Après le premier brouhaha qui suivit les fiançailles publiques de la jeune princesse, l'animation commença à se calmer; on s'était d'abord récrié sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il était absurde. Est-ce que Pétersbourg ne comptait pas assez d'hôpitaux? Est-ce que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu'à regarder la foule des étudiants pressée aux cours de la Faculté de médecine, pour s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de médecins. Bref, après avoir exalté jusqu'aux nues le dévouement des fiancés, on les couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage eût pu le prévoir.
Ils ne s'inquétaient guère de tous ces bruits, absorbés qu'ils étaient dans les préparatifs de départ et dans les préoccupations multiples qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'était réservé qu'une petite terre, d'un revenu médiocre, afin, disait-il, de ne pas perdre complètement l'habitude de la propriété. Les fonds résultant de cette vente devaient, au fur et à mesure qu'ils rentreraient, servir à payer les dépenses de l'hôpital naissant et être placés de façon à fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence impériale s'était déjà manifestée, outre le don du terrain, par la promesse d'une somme annuelle très-importante; la jeune fiancée avait déclaré ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour la fondation nouvelle, et tout promettait à la grande œuvre des jeunes gens l'avenir le plus brillant.
La seule ombre de ce tableau était le départ prochain de Korzof pour Paris, où il se promettait de passer sa première année d'études médicales. À force de parler des mêmes choses, de retourner les mêmes idées, il s'était si bien identifié avec Nadia, que la pensée d'une séparation était pour eux une véritable douleur. Le prince avait bien proposé d'aller passer l'hiver à Paris, «pour dorer la pilule», disait-il; mais le jeune homme lui-même eut la force de refuser.
—Je sais bien que je ne travaillerais pas sérieusement, dit-il; n'ayons pas du courage à moitié seulement, soyons véritablement forts.
À la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue à la vie mondaine, se prépara de son côté à des devoirs plus sérieux que ceux qu'elle avait accomplis jusque-là. Elle sut partager son temps de façon à consacrer chaque jour plusieurs heures à ses études, et cependant elle accomplit tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualité. L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite d'adieu aux constructions déjà avancées de l'hôpital.
L'hiver avait arrêté pendant plusieurs mois les travaux de bâtisse, mais, dès les premiers beaux jours, on avait mis à l'œuvre tant d'ouvriers, que l'énorme bâtiment sortait de terre littéralement à vue d'œil. Nadia fit le tour des travaux, s'avança sur toutes les planches qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina les travaux de canalisation pour l'aménagement des eaux; très experte désormais dans l'étude des plans, elle causa longuement avec l'architecte, et partit enfin, le cœur gonflé d'une joie orgueilleuse.
—Je n'y comprends rien, disait son père, ébahi; elle en remontre à l'architecte, et elle connaît la qualité des briques mieux que l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques?
Pour toute réponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir même elle envoya à son fiancé une longue lettre où le détail des travaux exécutés tenait moins de place que l'épanchement joyeux de son âme. Elle croyait déjà voir l'hôpital terminé offrir à l'œil reposé ses longues files de lits propres et bien tenus.
—Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous ceux qui y seront entrés en sortiront guéris et triomphants.
Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande propriété du gouvernement de Smolensk.
Le vieil intendant les reçut à l'arrivée, toujours pleurnichant et geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grâce à cette habitude de se plaindre de tout: du temps, des récoltes, de son époque et de sa santé, il s'était mis de côté une jolie fortune, et il avait trompé le plus complètement du monde ceux à qui il avait affaire. Se pouvait-il, pensaient les âmes simples, que cet homme toujours à deux doigts de la mort fût capable de mystifier volontairement son prochain?
C'est ainsi qu'il s'était acquis une aisance plus que dorée, grappillée sur les biens de son maître, et augmentée de jolis pots de vin, consentis ou extorqués; pour lui, l'important était qu'ils entrassent dans sa poche; une fois là, ils étaient bien sûrs de n'en plus sortir. Mais quoiqu'il fût riche, quoique les paysans des environs eussent pu, en causant entre eux avec franchise, estimer à quelques roubles près un gros capital pour lequel ils lui payaient des intérêts énormes, on ne le voyait jamais que graisseux et rapiécé. À peine en l'honneur des maîtres se hasardait-il à tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire; quant à son bonnet de fourrure, rongé jusqu'à la peau, personne n'eût seulement songé à le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans son bonnet, Ivan Stepline n'eût plus été lui-même.
Son fils Féodor se tenait à ses côtés, droit comme un peuplier, écoutant les jérémiades du vieillard d'un air à la fois ennuyé et convenable. Ces plaintes prolixes n'étaient plus à la mode, et lui, qui se piquait d'être de son temps, devait souffrir intérieurement, en voyant son père jouer ce rôle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince et sa fille, tête nue et sans dire un mot. Arrivé dans la grande salle, il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres à lui donner, et, sur leur réponse négative, il se retira; Ivan Stepline fut alors bien forcé de le suivre.
Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait déjà les jardins et les serres de son beau domaine. Elle avait toujours aimé cet endroit, où parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mère, qui l'avait tendrement chérie. C'est là que la princesse était née, c'est là qu'elle avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'église, qui se dressait en face du château, que reposait son corps depuis de longues années. Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiancée triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulièrement perdu de leur importance et de leur intérêt; toute sa vie antérieure se noyait dans la splendeur de sa joie présente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant elle.
Vers onze heures, elle revint à pas lents vers la maison, portant une brassée de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le seuil, elle trouva son père, prêt à sortir; ils se dirigèrent silencieusement vers l'église, où le prêtre les attendait vêtu de sa chasuble de deuil. Au milieu du chœur, sur une petite table recouverte d'une fine nappe de toile, était placée une assiette pleine de riz cuit à l'eau, où des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service, la livrée, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans, s'étaient groupés dans l'église et ouvrirent respectueusement un passage au prince et sa fille, qui se rangèrent à la place d'honneur, réservée aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le côté gauche, à l'intérieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui fait vis-à-vis au groupe des chantres, est tout près des images du Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui sépare le tabernacle de l'église proprement dite.
Le prêtre salua les fidèles, en commençant par les seigneurs, puis s'adressant au chœur, et ensuite à la foule massée dans l'église, il prit un encensoir fumant que lui présentait le diacre, revêtu comme lui d'ornements de deuil, et il offrit l'encens à l'assiette de riz, destinée à représenter dans les cérémonies funèbres le corps de la personne défunte pour laquelle se disent les prières des morts. Il entonna ensuite les versets funéraires, auxquels le chœur répondit sur un mode plaintif.
La cérémonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand elle fut terminée, Roubine s'approcha d'une dalle, située un peu à la droite du chœur; il y resta un instant incliné, le visage pâle et pensif. Nadia s'agenouilla près de lui et laissa glisser son bouquet sur la pierre qui recouvrait le caveau où reposait sa mère. De plus loin qu'elle se souvînt, ce pieux pèlerinage était le premier acte de leur séjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prière à la chère morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu l'entendre: «Mère, je suis heureuse, bénis-moi dans mon nouveau bonheur!»
En sortant de l'église, le prince et sa fille échangèrent quelques paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus particulièrement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On était au temps du servage, mais Roubine était aimé de tous ses serfs. Ils eussent préféré un intendant moins rapace; à ce mal, nul ne connaissait de remède: tous les intendants, sauf quelques différences inappréciables, étant à peu près du même acabit; mais les rigueurs de Stepline étaient bien adoucies par la présence annuelle du maître, qui voyait de ses propres yeux l'état du pays, écoutait volontiers les doléances et ne refusait jamais de donner du bois pour bâtir une isba neuve, quand la vieille était décrépite. Nadia s'enquit de son hôpital, où tout allait à merveille, grâce au nouvel officier de santé, qui s'était trouvé être un homme actif et résolu, ancien chirurgien de régiment, et qui avait établi dès le premier jour une discipline militaire, fort utile toujours près des malades, mais plus utile peut-être que partout ailleurs en Russie, où chacun est tant soit peu disposé, par tempérament, à laisser les choses se faire toutes seules.
L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit congé de ceux qui l'entouraient, pria le prêtre de venir quelques heures plus tard dire les prières et bénir la maison, pour en chasser tout malheur, ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra chez lui avec sa fille. Dans l'après-midi, les prières furent dites en effet, une collation fut offerte au prêtre et au diacre; après quoi, la vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs.
Le lendemain de cette journée bien employée à l'heure où Roubine et Nadia venaient de passer après déjeuner dans un salon frais, situé au nord, où ne se hasardaient guère les mouches, ce fléau de la Russie en été, Stepline montra son nez bourgeonné dans l'embrasure de la porte, toujours ouverte.
—Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obséquieuse politesse.
Un signe de tête affirmatif l'ayant rassuré, il introduisit dans le salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se présenter de biais, pour tenir moins de place sans doute.
—Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux.
—Voilà, batiouchka, répondit l'intendant, en se servant d'un terme affectueux qui signifie littéralement: mon petit père, et qui s'emploie en parlant aussi bien aux supérieurs qu'aux inférieurs, avec moins de cérémonie que le mot barine, qui signifie maître ou seigneur. Vous savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garçon; il a eu l'honneur de vous porter vos revenus au mois de juin.
—Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien?
—Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'âge à se marier, qu'en pensez-vous?
Les yeux pénétrants du vieillard allaient de Roubine à Nadia, avec la régularité d'une de ces horloges de la forêt Noire où l'on voit un lion qui roule un regard à la fois féroce et débonnaire.
—Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? répondit Roubine en retournant la page de son journal, derrière laquelle il disparut momentanément en entier. C'est son affaire, à ce garçon.
Nadia avait rougi, plus de colère que de honte; elle resta immobile et impassible.
—C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a proposé une fiancée pour mon fils, une jolie fille, bien élevée, et riche... et, sans votre assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre assentiment et celui de la princesse...
Ses yeux continuaient à aller de l'un à l'autre. Nadia se leva et prit un livre sur la table.
—Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal. Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la fiancée dont tu parles?
—Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple fille d'intendant, comme mon Féodor est fils d'intendant. Nous autres, nous ne pouvons pas prétendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai, princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne gâte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une ménagère, c'est tout ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse?
—Évidemment, répondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous aviez donc pensé à autre chose?
Elle avait parlé d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du vieillard se trouvèrent immobilisés sous ses paupières baissées.
—Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrément?
—C'est mon père qui est maître ici, dit-elle avec hauteur, adressez-vous à lui.
—Mon prince, ce mariage a votre agrément? répéta Stepline d'un ton soumis.
—Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrité par la tournure bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien, vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous êtes libre, votre fils est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui semblent convenables, je n'ai rien à y voir.
—Mais, insista le veux madré, en reprenant son ton plaintif habituel, si Votre Altesse retire ses bonnes grâces à mon fils après moi, et qu'il ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera marié?
Roubine éclata de rire.
—Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prévoir les malheurs de loin! Eh bien, écoute-moi: je sais que tu me voles et que tu pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop sévères; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans l'ordre. Mais, s'il dépasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le chasserai impitoyablement, quand même il aurait à ses trousses deux douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles.
—Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rusé personnage, en rendant la liberté à ses deux yeux.
—Puisqu'on te le dit!
—Alors vous permettez que le fiancé se présente devant vous avec la fiancée?
—Où sont-ils? fit Roubine surpris.
—Dans l'antichambre, où ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse.
Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les côtes.
—Mon Dieu! Stepline, s'écria-t-il entre deux éclats de rire, tu es bien ce que l'on peut appeler un homme de précautions; tu me feras mourir de joie!
Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse; doucement, sans parler, elle posa la main sur l'épaule du prince, qui reprit sur-le-champ son sang-froid.
—Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire attendre.
Stepline sortit, après avoir fait trois grandes salutations, plus bas que la ceinture.
—Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille, partagé entre une nouvelle envie de rire et un certain étonnement de toute cette conversation.
—Je pense que cet homme est très-rusé, et que vous ferez bien de le surveiller, ainsi que son fils; vous êtes trop bon, mon père; vous ne songez jamais qu'avec tant de bonté vous puissiez vous faire des ennemis, et cependant Stepline nous déteste...
Roubine, pétrifié de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte se rouvrit et laissa passer les fiancés, qui entrèrent en se tenant par la main.
La jeune fille n'était ni laide ni jolie; son visage, d'une fraîcheur éblouissante, comme celui de presque toutes les filles de son âge et de sa condition, était très-ordinaire. Elle était destinée, selon toute apparence, à être une bonne ménagère, une épouse modèle, une mère de famille sans reproche, et à engraisser vers la trentaine d'une façon désolante. Nadia la regarda avec un certain dédain, que le fiancé surprit dans un coup d'œil rapide. Il rougit jusqu'à la racine des cheveux et s'avança les yeux baissés vers le prince; arrivé devant lui, ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste, avant qu'ils eussent accompli le cérémonial.
—Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moitié bienveillant, moitié railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres! À peine les dents de lait vous sont-elles tombées que vous songez déjà à vous marier!
—Tant mieux, mon père, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps d'être heureux.
Un regard passa sur les paupières baissées de Féodor, et sa mâchoire se contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale déférence d'un subordonné devant ses supérieurs.
—Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire à votre santé.
Nadia sonna, et aussitôt parut un plateau garni de verres et de carafes contenant des vins étrangers décantés avec soin; le sommelier, qui savait les usages, avait préparé d'avance cette inévitable marque d'hospitalité. Les verres furent remplis, le prince éleva le sien en disant: À votre prospérité! Les assistants firent de même en répondant: Longue vie à Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On échangea un salut, et les verres furent vidés d'un seul coup, comme il convient à de vrais Russes. Puis les fiancés et le vieux Stepline se levèrent et se retirèrent avec un dernier salut.
Lorsque la porte de la pièce voisine se fut refermée sur eux, Roubine regarda sa fille d'un air comique.
—Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en français. Je conçois que son futur n'en paraisse pas enthousiasmé; il ne semble pas considérer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia?
La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son père un regard ferme, d'où toute fausse honte, tout embarras puéril avait disparu.
—Le vieillard, dit-elle, est un être retors, mais que je ne crois pas méchant, bien qu'il nous déteste par principe. Quant au fils... ne vous y trompez pas, mon père, sous son vernis de manières relativement correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait.
—Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu là? Pourquoi nous haïrait-il?
—Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne l'est-il que de ce qu'il nous a volé. Parce que nous sommes civilisés, et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes supérieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont destinées à être déjouées...
—Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes à toutes les ambitions?
—À toutes les ambitions saines et loyales, oui mon père! Mais celui-ci ne veut ni être plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut dominer pour tyranniser; être puissant non pour créer, mais pour détruire; être riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux qui souffrent... Ces ambitions-là sont les plus fréquentes, par malheur... Cet homme n'en connaît pas d'autres!
—À quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince bouleversé.
—Je ne saurais vous le dire exactement, répondit-elle en se troublant un peu.
Féodor Stepline ne lui inspirait assurément ni sympathie ni pitié, mais elle redoutait chez son père la plus terrible des colères s'il apprenait ce qu'elle avait deviné, lors de son entrevue à Péterhof avec le fils de l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la fureur des hommes violents, elle voulait éviter un esclandre, et elle savait le prince d'une violence extrême.
—Vous savez, mon père, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la prudence: méfiez-vous de Féodor Stepline beaucoup plus encore que de son père!
—Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, répondit le prince avec une soumission vraiment touchante; mais je veux bien être pendu si je comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de même, mais c'est bien pour t'obéir.
Féodor se maria huit jours après. La noce fut somptueuse, à la façon du moins des noces de la classe sociale à laquelle il appartenait et dont le luxe n'a rien de raffiné ni d'élégant. La veille du mariage, la fiancée, qui était retournée chez ses parents, fut conduite à la maison de bains de son village réservée aux femmes, avec toute la pompe de rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra avec elle dans l'étuve, où elle fut savonnée, frottée, étrillée à grand renfort de tille[*] en guise d'éponge, et de verges de bouleau encore garnies de leurs feuilles, pour terminer la cérémonie. Après quoi, on servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'étuve et là, dans cette chaleur de trente-cinq degrés, elles chantèrent des chansons et dansèrent plusieurs heures. Quand la fiancée sortit de là, elle était aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou fraîchement vernie.
De son côté, le fiancé avait subi le même traitement dans les bains des hommes, où les rafraîchissements avaient plutôt consisté en spiritueux qu'en solides; pendant ce temps, des chariots traînés par le plus grand nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, déposaient dans une maison préparée depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais été habitée, le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs qu'élégants, furent rangés dans les deux pièces dont se composait la demeure, suivant un ordre toujours le même dans toutes les maisons; une armoire triangulaire, nommée kiota, spécialement réservée aux images saintes, fut placée dans le coin consacré, garnie seulement d'une toute petite image, destinée à sanctifier la maison en attendant les autres, qui ne devaient venir qu'avec la future elle-même. Les coffres de bois peint et orné de fleurs rouges et jaunes furent transportés dans la chambre du fond; ils contenaient le linge et les vêtements de la jeune fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son existence, les meubles européens n'ayant encore à cette époque aucun accès dans les maisons de la bourgeoisie russe.
Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fiancé, formèrent un grand cortège composé d'autant de télègues (charrettes) qu'ils purent en rassembler, et allèrent dès le matin chercher la mariée dans son village. La course était longue; ils ne revinrent que dans l'après-midi. Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs troïkas enrubannées, les cloches de l'église sonnèrent, car c'était une noce très brillante, et le futur se rendit à l'église, pour attendre celle qui dans quelques instants serait sa femme. Elle entra presque aussitôt, pendant que les chevaux couverts de sueur défilaient lentement devant le parvis, et que les chantres, qui avaient salué l'arrivée de Féodor par une antienne, chantèrent un chant de bienvenue. Le père de la jeune fille la conduisit près du futur devant un pupitre recouvert d'une étoffe brodée, où ils se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prêtre, escorté du diacre, sortit alors du tabernacle, et la cérémonie commença. Chacun des époux reçut un cierge allumé orné de roses blanches, de fleurs d'oranger et de nœuds de ruban blanc, qui devait, après avoir brûlé en cette circonstance, être conservé pieusement pour ne plus être allumé que dans des occasions très-solennelles de la vie de famille, telles que naissances, morts ou périls graves, et le oui irrévocable fut échangé. Un morceau de satin rose fut alors étendu devant eux; toutes les jeunes filles de l'assistance allongèrent le cou pour voir si la jeune femme parviendrait à y poser le pied la première, car ce serait pour elle le présage d'une autorité incontestée dans la mai$on de son époux; mais Féodor avait déjà écrasé de sa botte le coin encore mal déplié du satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre maître que lui-même. La jeune femme baissa tristement la tête, prête à pleurer; les anneaux furent remis aux mariés et passés à leur doigt, puis échangés; leurs flambeaux, qu'on leur avait ôtés des mains pour faciliter cette opération, leur furent rendus, et les garçons d'honneur, appelés à prêter leur concours, reçurent du prêtre les deux lourdes couronnes de métal doré, ornées d'images saintes en porcelaine émaillée, qu'ils avaient mission de tenir au-dessus de la tête des jeunes gens. Ceux-ci burent par trois fois tour à tour à la même coupe le vin béni, qui représente la vie; puis le prêtre, réunissant leurs mains sous un pan de son étole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garçons d'honneur suivaient les mariés, tenant les couronnes au-dessus de leurs têtes, ainsi qu'on le fait pour les gens favorisés de la fortune, car les pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements de métal, tandis que les riches se sentiraient blessés par cet incommode fardeau.
La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive, Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette journée.
Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin, rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père.
—Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?
—Oui, mon père, ce n'est rien.
Et elle parla d'autre chose.
Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt...
Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste n'apporta point de lettre de Korzof.
—C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier.
—Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son visage douloureusement contractés.
Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et son repos fut agité par des rêves inquiets.
Le lendemain, la poste apporta une quantité de correspondances, que Nadia éparpilla d'un geste sur la grande table; l'écriture de Korzof ne s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son père, et la consolation banale qui montait aux lèvres de celui-ci s'arrêta court à la vue du souci profond qui avait déjà creusé les traits de sa fille.
—Demain, dit-il.
Et il sortit, ne trouvant rien à ajouter.
Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un instant caressé, qu'une lettre pouvait s'être perdue, fut démenti par la prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir du huitième jour, où la troisième lettre aurait dû arriver, Nadia, après avoir versé une tasse de café à son père, comme elle le faisait chaque jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur était familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible lassitude.
—Mon père, dit-elle, Dmitri est malade, peut-être mort... Allons le retrouver!