Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia (French) Chapter 27

Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre; la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir devant quelque invisible ennemi.

Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre. Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps; mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus douloureux.

—Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin et Cologne.

—À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant tristement.

Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi. Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille.

—M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.

—C'est ici, monsieur; il est bien malade.

—Qu'est-ce qu'il-a?

—Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur. Est-ce que monsieur vient pour le voir?

—Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez le prince Roubine.

—Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne la peine de passer par ici.

—Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.

—Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.

Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une sœur de charité, debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la main brûlante qui gisait sur le drap.

--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?

Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement la ressemblance de cette image aimée. La sœur de charité s'approcha et lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la reconnaissait presque toujours.

—On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?

—Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience. Qui est venu?

La sœur interrogea la jeune fille du regard.

—Nadia, dit doucement celle-ci.

—Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.

La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra ses doigts et s'endormit profondément. La sœur constata la température du corps, qui avait sensiblement diminué.

—C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine. Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer votre adresse.

Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture.

Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui. Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et d'invraisemblable.

Une joie profonde remplit le cœur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre part à la grande œuvre de compassion et de fraternité.

Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore! c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser apprendre par d'autres,—d'autres spécialement créés pour cela par une Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne rien faire!

Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour dans ce beau pays.

—C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot.

Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que le chez-soi ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y rencontre.

—Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.

—Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré qui ne sait plus retrouver son pâturage.

—Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg, loin duquel vous ne pouvez vivre?

—Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,—je ne dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr...

—C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez à taquiner son futur beau-père. Ils se mirent tous trois à rire. Et cela ne vous fait pas pitié de me laisser derrière vous, comme un pauvre colis oublié dans une gare?

Nadia jeta un regard sur son fiancé, encore si maigre et si pâle. Elle sentait bien que depuis quelque temps son père s'ennuyait de cette existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la pensée de laisser Dmitri seul, absorbé dans ses travaux arides, sans distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus apporter à l'étude un esprit assez libre...

—Pourquoi diable voulez-vous être médecin? s'écria Roubine. Vous êtes comte, ça me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais contente!

Il adressait à sa fille un geste moitié grandeur, moitié tendre. Nadia crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort délicat, qu'elle n'avait encore osé aborder.

—Père, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez à Pétersbourg...

—Eh bien, et toi?

—Moi... c'est moins urgent... l'hôpital marchera très-bien sans moi; d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y êtes aussi entendu qu'un entrepreneur...

—Ce n'est pas exact, gronda le prince, charmé néanmoins; mais je ne comprends pas.

—Vous allez retourner à Pétersbourg; la maison est prête à vous recevoir; on a posé les tapis, cloué les tentures et tout ce qui s'ensuit; vous serez heureux là-bas, comme un oiseau qui a retrouvé son nid; et puis le club Anglais...

—Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite!

Elle s'approcha de son père avec un geste câlin, contre lequel il se savait sans ressources.

—Moi, dit-elle, pendant ce temps-là, je resterai à Paris avec mon mari.

Dmitri avait bondi et s'était emparé de la main de la jeune fille: Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un qui l'imploraient de façon à attendrir des pierres.

—Eh bien, voilà une idée! s'écria-t-il, se marier à l'étranger, sans trousseau, sans famille; et puis cette autre idée! se débarrasser de moi, m'envoyer là-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas ensemble, mais moi, tout seul...

—Mon père, fit Nadia avec son joli sourire à demi railleur, vous dînez en ville trois fois par semaine!

—Oui, riposta Roubine, mais je déjeune toujours chez moi! Voyons, Nadia, c'est une plaisanterie.

—Mon cher père, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obéirai, vous le savez bien, mais cela me fera de la peine.

—Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul?

Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes.

—Vous savez bien le contraire, mon père; mais qui vous empêche de passer les étés avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons vous voir à la campagne, pas à Pétersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous ne rentrerons à Pétersbourg que lorsque l'hôpital sera terminé.

À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit, il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il n'entendait pas qu'on se moquât de lui.

—Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père?

Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois ans,—cet exil fût-il réduit de six mois,—et le résultat fut que le mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour c'est-à-dire au bout d'une quinzaine.

Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même, l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant: elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de «la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques, poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études, souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une souveraine qui condescend?

Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle. Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements, lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof, et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense, elle s'appuya contre le cœur de son mari avec la tendre confiance d'une femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su inspirer.

Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent fournirent pendant longtemps matière à son hilarité.

—Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils devaient nous saluer!

Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le plus heureux de leur vie.

Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une assiette définitive, ce temps leur parut court.

Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse. Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.

Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur l'émotion de ses deux enfants.

—Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et avoir de bonnes notes tout de même!

—Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes examinateurs,—et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais encore le plus attrapé de tous!

—Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!

Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des félicitations unanimes.

—Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie misérable on traîne...

—Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.

Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit aussitôt.

—C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent, désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.

—C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une seule terreur me hante depuis quelque temps...

—Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.

—Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu étais atteint, si tu étais frappé...

Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il représentait toutes les joies de la vie.

—Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent... Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras fière de moi!

Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine, celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient d'agiter.

Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir. Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.

Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment réservé qu'ils occupaient seuls.

—Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et maintenant j'ai peur!

—Peur de quoi, ma chérie?

—Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main avec tendresse.

—Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité, nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout.

Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais. Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé tourna le coin d'une rue...

—Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà!

L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale, surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les savaient par cœur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble place.

Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue, attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des murs, garnis de lampadaires.

Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre apparut. Le Te Deum d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps, les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis; tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son cœur, trop plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait définir.

Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une porte...

—Les voilà! dit tout bas la jeune femme.

C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes. Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura.

Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre: de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un père pour ses enfants, une femme pour son mari?

—C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia, lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité!

—Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te serve de consolation.

Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand cœur.

—Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père!

—Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu, néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour argent.

Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage de les faire attendre.

—Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.—Ceux qui pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un édifice neuf!

L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine de bénédictions.

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