Il est une famille de plantes vénéneuses dans laquelle on remarque la jusquiame, le datura stramonium et le tabac.
Le tabac est peut-être un peu moins vénéneux que le datura; mais il l'est plus que la jusquiame, qui est un poison violent.
Voici un pied de tabac qui est une aussi belle plante qu'on en puisse voir; elle s'élève à six pieds de hauteur, et du sein de larges feuilles d'un beau vert, fait sortir des bouquets de fleurs roses, d'une forme gracieuse et élégante.
Pendant longtemps le tabac a fleuri solitaire et ignoré dans quelques coins de l'Amérique. Les sauvages auxquels nous avons donné de l'eau-de-vie, nous ont donné en échange le tabac, dont la fumée les enivrait dans les grandes circonstances. C'est par cet aimable échange de poisons qu'ont commencé les relations entre les deux mondes.
Les premiers qui jugèrent devoir se mettre la poudre du tabac dans le nez furent bafoués d'abord, puis un peu persécutés. Jacques Ier, roi d'Angleterre, fit contre ceux qui prenaient du tabac, un livre appelé Miso-capnos. Peu d'années après, le pape Urbain VIII excommunia les personnes qui prenaient du tabac dans les églises. L'impératrice Élisabeth crut devoir ajouter à la peine de l'excommunication contre ceux qui, pendant l'office divin, se bourraient le nez de cette poudre noire; elle autorisa les bedeaux à confisquer les tabatières à leur profit. Amurat IV défendit l'usage du tabac sous peine d'avoir le nez coupé.
Une plante utile n'eût pas résisté à de pareilles attaques.
Si, avant cette invention, un homme s'était trouvé qui dit: Cherchons un moyen de faire entrer dans les coffres de l'État un impôt volontaire de plusieurs millions par an; il s'agit de vendre aux gens quelque chose dont tout le monde se serve, quelque chose dont on ne puisse pas se passer. Il y a, en Amérique, une plante essentiellement vénéneuse; si vous exprimez de son feuillage une huile empyreumatique, une seule goutte fait périr un animal dans d'horribles convulsions. Offrons cette plante en vente, hachée en morceaux ou réduite en poudre; nous la vendrons très-cher; nous dirons aux gens de se fourrer la poudre dans le nez.
—Vous les y forcerez par une loi?
—Nullement, je vous ai parlé d'un impôt volontaire. Pour celui qui sera haché, nous leur dirons d'en respirer et d'en avaler un peu la fumée.
—Mais ils mourront?
—Non, ils seront un peu pâles; ils auront des maux d'estomac, des vertiges, quelquefois des coliques et des vomissements de sang, quelques douleurs de poitrine, voilà tout. D'ailleurs, voyez-vous, on a dit: L'habitude est une seconde nature; on n'a pas dit assez: l'homme est comme ce couteau auquel on avait changé successivement trois fois la lame et deux fois le manche; il n'y a plus pour l'homme de nature, il n'y a que les habitudes. Les gens d'ailleurs feront comme Mithridate, roi de Pont, qui s'était habitué à prendre du poison.
La première fois qu'on fumera du tabac, on aura des maux de cœur, des nausées, des vertiges, des coliques, des sueurs froides; mais cela diminuera un peu; et, avec le temps, on s'y accoutumera au point de n'éprouver plus ces accidents que de temps à autre, et seulement quand on fumera de mauvais tabac, ou du tabac trop fort, ou quand on sera mal disposé, ou dans cinq ou six autres cas.
Ceux qui le prendront en poudre éternueront, sentiront un peu mauvais, perdront l'odorat, et établiront dans leur nez une sorte de vésicatoire perpétuel.
—Ah çà, cela sent donc bien bon?
—Non, au contraire, cela sent très-mauvais. Je dis donc que nous vendrons cela très-cher, que nous nous en réserverons le monopole.
—Mon bon ami, aurait-on dit à l'homme assez insensé pour tenir un pareil langage, personne ne vous disputera le privilège de vendre une denrée qui n'aura pas d'acheteurs. Il y aurait de meilleures chances d'ouvrir une boutique et d'écrire dessus:
ICI ON VEND DES COUPS DE PIED.
Ou: UN TEL VEND DES COUPS DE BATON EN GROS ET EN DÉTAIL.
Vous trouveriez plus de consommateurs que pour votre herbe vénéneuse.
Eh bien! c'est le second interlocuteur qui aurait eu tort; la spéculation du tabac a parfaitement réussi. Les rois de France n'ont pas fait des satires contre le tabac, ils n'ont pas fait couper les nez, ils n'ont pas confisqué les tabatières. Loin de là, ils ont vendu du tabac, ils ont établi un impôt sur les nez, et ils ont donné des tabatières aux poëtes avec leur portrait dessus et des diamants alentour. Ce petit commerce leur rapporte je ne sais combien de millions chaque année.
Fagon, médecin de Louis XIV, devait soutenir une thèse contre le tabac dans les écoles;—malade, il se fit remplacer par un confrère qui lut la thèse,—tout en prisant énormément.
Le poëte Santeuil est mort presque subitement après avoir bu un verre de vin dans lequel on avait mis du tabac.
La pomme de terre a eu bien plus de peine à s'établir que le tabac, et a encore des adversaires.
Mon bon ami, me direz-vous ici, vous êtes un étrange prédicateur; je gage presque que vous avez fumé aujourd'hui dans cette longue pipe en cerisier, ornée d'un si gros bouquin d'ambre, qui est si orgueilleusement accrochée au mur de votre cabinet.—Je dois l'avouer, je fume, mon ami, j'ai pris cette habitude avec les pêcheurs et les marins, et aussi pour une raison. Il m'arrivait fréquemment autrefois de me trouver avec des gens qui m'ennuyaient; je voulais bien être là pendant qu'ils parlaient, mais je ne voulais pas leur parler; je n'avais absolument rien à leur dire; je trouvais commode et poli de les faire fumer et de fumer; ils parlaient moins et je ne parlais pas du tout. Du reste, mon ami, je fume quelquefois; je suis aussi quelquefois des mois entiers sans décrocher ma pipe; je ne fume pas dans mon jardin; je ne veux pas mêler l'odeur du tabac aux parfums de mes fleurs.
Quelles charmantes voyageuses que toutes ces fleurs rassemblées de toutes les parties du monde! Le tabac vient de l'Amérique; la reine-marguerite vient de la Chine; l'héliotrope, du Pérou; la belle-du-jour, du Portugal; le laurier-rose, de la Grèce; les azaleas sont originaires des Indes; la tulipe de l'Asie.
Je ferais une assez belle histoire des voyages que j'ai manqué de faire. J'ai failli aller en Grèce pour voir les lauriers-roses sauvages et incultes fleurir, le pied dans les eaux de l'Eurotas. J'ai appris depuis qu'il y en avait dans le midi de la France et je n'y suis pas allé.
Il y a de ces choses que l'on fait tout à fait ou que l'on ne fait pas du tout. L'excès de la chose vous donne un excès de résolution; et pour faire le tour du monde, c'est avoir fait un quart du chemin, que d'avoir descendu son escalier.

