Il y aurait à faire un singulier dictionnaire:
Ce serait de prendre l'un après l'autre chaque mot de la langue, et de dire de quelles infamies, de quelles lâchetés, de quels crimes, de quelles sottises il a été le prétexte pour les hommes. Les mots les plus respectables, les plus sacrés seraient, sans contredit, ceux qui fourniraient les articles les plus longs.
Le nom de Dieu ferait bien des volumes.
Celui de liberté ne permettrait pas non plus d'être bien concis.
Il n'est pas non plus un mot, quelque insignifiant qu'il puisse paraître au premier aspect, qui, s'il a réussi, grâce à son peu de sonorité, à ne pas faire de grand crime ni de grosse sottise, n'ait au moins servi à dire quelques absurdités; les savants et les grammairiens sont là pour combler les lacunes.
En cherchant bien, même, on trouverait que chaque lettre isolément a servi de sujet au moins à quelques saugrenuités; on sait l'histoire de deux maîtres d'école, auxquels un roi fit couper les oreilles parce qu'ils refusaient d'adopter deux lettres ajoutées à l'alphabet par ce prince aussi cruel qu'ils étaient bêtes. On sait qu'il y a deux cents volumes écrits, plusieurs conciles tenus, de longues persécutions faites et subies, des morts et des tortures pour une diphtongue ajoutée ou retranchée au Credo. On sait les disputes et les haines soulevées à propos de la prononciation réelle de la lettre k.
La lettre a, qui commence tout dictionnaire, n'est-elle pas la troisième personne du verbe avoir; avoir n'est-il pas la racine d'avarice? Combien faudrait-il de volumes pour dire les lâchetés et les crimes commis pour avoir!
Si vous ne voulez vous occuper que des sottises, vous trouverez tout d'abord ce mensonge que les hommes se font à eux-mêmes, pour se cacher la brièveté de la vie et le ridicule de leurs efforts, de leurs travaux, de leurs ambitions. «Il a trente ans» pour dire au contraire qu'il y a trente ans qu'on n'a plus; trente ans qu'on a dépensés du nombre mystérieux qui nous a été donné, etc., etc., etc.
En suivant les mots un à un, vous ne tarderiez pas à arriver au mot abeille. On ferait un gros volume rien que des sottises que les hommes ont dites au sujet des abeilles; c'est en songeant aux abeilles que m'est venue l'idée de ce dictionnaire, qu'il faudrait intituler: Dictionnaire misanthropique ou Histoire par ordre alphabétique des sottises et des méchancetés de l'homme.
Il y a cependant une part à faire: beaucoup des sottises dites sur les abeilles ne l'ont pas été par les modernes, parce que les anciens avaient abusé de leur position pour les dire avant eux. Les modernes n'ont pu que les répéter et les enseigner dans les colléges, comme ils font encore aujourd'hui. Vous avez, mon ami, passé dix ans, comme moi, comme tout le monde, à apprendre le latin. Pendant cinq ou six ans, il a été pour vous question de Virgile, et toujours avec un sentiment d'admiration sans bornes et sans restriction; pendant six années, c'est-à-dire, selon les usages des colléges, pendant six professeurs. Jamais un seul professeur s'est-il avisé de vous faire remarquer que les Bucoliques sont parsemées d'obscénités révoltantes, de basses et ridicules adulations, que les Géorgiques sont tachées d'idées fausses et d'opinions erronées. Il est bien question de cela! des idées, des sentiments! il faut apprendre des mots.
Il m'est venu l'autre jour un homme heureux au possible. Vous savez, mon ami, comme je respecte tous les bonheurs; vous savez quels détours je fais dans la campagne pour ne pas déranger un oiseau qui becquète une graine, pour ne pas réveiller un paysan qui dort sous un arbre. J'ai écouté le récit du bonheur de cet homme. Il fait donner de l'éducation à son fils; non pas une éducation qui apprenne à se contenter de peu, à être ferme et courageux, à être fort et indépendant. Non, il lui fait apprendre le latin.—Je fais bien des sacrifices, me dit-il, mais j'en suis largement récompensé; mon fils est surprenant pour son âge. Je veux que vous le voyiez. Je n'ai pas osé refuser, et il m'a envoyé le petit bonhomme.
Il est entré et m'a salué avec une aisance et un aplomb que je n'ai jamais pu atteindre de ma vie, si ce n'est quand je me trouve vis-à-vis de gens qui me sont hostiles, parce qu'alors ma timidité meurt de peur de devenir une lâcheté.
Je l'ai trouvé maigre et pâle; il n'a ni cette pétulance ni cette fraîcheur de pêche de l'enfance; rien n'est en fleur chez lui, ni son âme ni ses joues; il n'a que treize ans: je l'ai du premier abord trouvé en effet surprenant pour son âge.
J'étais au jardin; j'ai continué à me promener avec lui. Comme nous passions dans un endroit qui est coupé dans le gazon par un ruisseau de deux pieds de large, il m'a quitté et est allé trouver un petit pont pour le franchir; j'ai été presque honteux devant cet enfant d'avoir tout d'abord sauté par dessus. Comme nous arrivions près du gazon de violettes sur lequel est une ruche:—Ah! ah! dit-il:
Aerii mellis cœlestia dona.
—Oui, repris-je, c'est une ruche. Connaissez-vous les abeilles? C'est une étude pleine d'intérêt.
—Certes, je les connais, répliqua-t-il.
Mores et studia et populos et prœlia dicam.
«Je peux dire et ce peuple et ses mœurs, et ses travaux et ses combats.»
—Vrai? Eh bien! je ne suis pas aussi avancé que vous; il y a encore sur ce sujet bien des choses que je cherche à savoir, sans trop espérer d'y parvenir.
—N'avez-vous pas lu Virgile?
—Si fait, mon jeune ami; mais il y a longtemps.
—Eh bien! c'est dans Virgile que j'ai appris à connaître les abeilles; et dans ce moment, précisément nous traduisons le quatrième livre des Géorgiques.
—Faites-moi part de ce que vous savez, je vous prie; peut-être cela servira à éclaircir quelque point resté douteux pour moi.
—Volontiers, Monsieur. «Les abeilles sont gouvernées par un roi. Plusieurs prétendants se disputent d'ordinaire leurs suffrages; mais l'un, qui est le véritable roi, est facile à reconnaître à des signes certains. L'un est beau et majestueux[A], couvert d'une cuirasse d'or; l'autre, qui n'est qu'un usurpateur et un tyran[B], est horrible à voir. Il est lâche et paresseux et a un gros ventre; en un mot, il mérite la mort. Il est tué par les partisans du vrai roi.
J'écoutais avec attention ces notions complètement fausses, récitées avec un aplomb admirable par le jeune savant.
—Je me rappelle avoir lu cela, lui dis-je, dans les Géorgiques de Virgile; mais je suis fâché de n'avoir pas ici le livre, j'y aurais eu recours pour une circonstance qui m'embarrasse: j'ai perdu une partie de mes abeilles, et je crois me rappeler que Virgile indique un moyen sûr de les reproduire.
—Rien n'est si simple, Monsieur. Vous prenez un jeune taureau[C] un taureau de deux ans; vous le tuez et vous l'enfermez dans une cabane où vous le laissez se corrompre. Au printemps suivant, dès que les prairies s'émaillent de leurs premières fleurs, vous voyez naître de cette corruption des vers qui ne tardent pas à devenir des abeilles.
—Ah! mais, c'est bien commode.
—Ce n'est pas ainsi, du reste, que naissent naturellement les abeilles.
—Je le crois.
—Elles ne sont pas soumises aux douleurs de l'enfantement[D].
—Oh! tant mieux.
—Elles trouvent leurs petits sur les fleurs et les herbes odoriférantes[E].
—Voyez un peu!
—C'est surtout sur le Cerinthé que naissent les rois.
—Qu'est-ce que le Cerinthé?
—C'est un substantif de la troisième déclinaison.
—N'est-ce que cela?
—C'est probablement un arbre ou une plante.
—On ne vous l'a pas montré?
—Non. Comment voulez-vous qu'on nous montre des plantes en classe?
—Eh bien, moi, je vais vous la montrer. Le nom de Cerinthé est composé de deux mots grecs et veut dire fleur à cire. C'est cette jolie plante au feuillage touffu de couleur glauque, couverte de petits épis jaunes, on l'appelle en français Mélinet, c'est-à-dire fleur à miel.
—Monsieur, je vous remercie infiniment.
—Il y a de quoi, mon jeune ami, car c'est la seule chose vraie qu'on vous ait apprise sur les abeilles.
—Quoi, Monsieur, tout ce que je viens de vous dire...
—Tout ce que vous venez de me dire, ou plutôt de me réciter, est un tissu de contes d'autant plus ridicules, qu'ils sont beaucoup moins merveilleux que la vérité.
A ce moment le père entra, je lui fis part de l'erreur dans laquelle on jetait son fils, et je lui dis: Votre fils est intelligent, mais on le dirige mal. C'est fort joli de bien dire; mais le style est un vêtement, il faut un corps dessous. En même temps qu'on fait lire aux enfants les vers harmonieux de Virgile, on devrait rectifier les idées fausses qu'ils habillent magnifiquement. Vous devriez, vous, faire lire à votre fils quelques bons ouvrages sur les abeilles, cela l'intéresserait beaucoup et l'empêcherait de prendre pour argent comptant le quatrième livre des Géorgiques.—Monsieur, me dit le père, je ne veux pas le déranger de ses études.
Vale.


