Belles études! apprendre des mots, toujours des mots, rien que des mots; parler des choses sans savoir les choses; dire correctement des sottises! voilà l'emploi de toute la jeunesse.
Pendant que nous y sommes, mon ami, je veux vous dire celles des absurdités bien établies sur le compte des abeilles qui me reviendront à la mémoire:
Aristote avance qu'une abeille adopte une fleur et ne recueille son miel que sur les fleurs de la même espèce.
Le même Aristote; que lorsqu'il fait du vent, l'abeille se leste en portant des grains de sable entre ses pattes.
Le même Aristote; que les abeilles sans roi, ne font que de la cire et pas de miel. Qu'elles chassent de la ruche les plus gourmandes, les plus paresseuses, etc.
Pline a ajouté, probablement après une étude plus approfondie du code pénal des abeilles, que dans ces cas de récidive et d'obstination dans les vices susdits, elles sont punies de diverses peines, et même de la mort dans certaines circonstances.
L'un et l'autre ont fait de longs éloges, copiés cent fois par les modernes de leur justice, de leur bravoure, de leur pudeur, de leur loyauté, de leur science politique et de leur habileté dans le gouvernement.
On ne s'est pas contenté du taureau de Virgile. On a conseillé de remplacer le taureau pourri par un lion, parce qu'alors les abeilles sont plus fortes et plus courageuses. Même en 1735, les pères de Trévoux prenaient chaudement contre Réaumur la défense de deux jésuites, qui avaient encore écrit que les insectes venaient de putréfaction. Après avoir dit que les abeilles trouvaient leurs petits tout faits sur des fleurs et sur des feuilles, on a un peu changé, et on a dit que ces jeunes abeilles naissaient de la corruption du miel.
On a prétendu que la reine des abeilles (obstinément appelée roi), n'avait pas d'aiguillon. Plusieurs devises ont même été faites sur ce sujet.—Louis XII, entrant dans Gènes, parut en habit blanc semé d'abeilles d'or, avec ces mots: Rex non utitur aculeo. Le roi n'a pas d'aiguillon. Le pape Urbain VIII portait des abeilles dans ses armes; on mit au-dessous ce vers latin:
Gallis mella dabunt, hispanis spicula figent.
«Le miel pour la France, l'aiguillon pour l'Espagne.»
Un Espagnol répondit:
Spicula si figent, emorientur apes.
«Quand l'abeille pique, elle laisse dans la blessure et son dard et sa vie.»
Le pape fit répandre ce dystique:
| Cunctis mella dabunt, nulli sua spicula figent, |
| Spicula nam princeps figere nescit apum. |
«Elles auront du miel pour tous et des blessures pour personne, car le roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
C'était bien la peine que dès avant Pline, le philosophe Aristomachus ait passé cinquante-huit ans à regarder les abeilles, et qu'un autre philosophe, Hyliscus, se soit retiré dans un désert pour ne voir que des ruches!
On a dit, et on croit encore en bien des endroits, que les abeilles ne piquent pas la laine, et qu'avec des gants de laine on peut les manier impunément, ce qui est vrai;—mais seulement quand les gants de laine sont plus épais que la longueur de l'aiguillon, auquel cas, vous pourrez les faire de l'étoffe que vous voudrez.—On a dit que les abeilles couvent leurs œufs comme les poules.—Encore aujourd'hui, dans les campagnes, s'il meurt quelqu'un dans la maison, on met un crêpe aux ruches, sans cela les abeilles se piquent de ce manque d'égard et de ce qu'on a l'air de les traiter comme des étrangères qui ne seraient pas de la famille. On vous dira encore, tant que vous voudrez l'entendre, que, faute de songer à ce soin de politesse, un tel et un tel ont perdu toutes leurs abeilles, qui n'ont pas voulu vivre avec des mal-appris et s'en sont allées.—Ecoutez encore, il ne faut pas jurer auprès des abeilles. Si vous achetez un essaim, ne vous avisez pas de le marchander, les abeilles ne resteraient pas chez vous,—elles ne peuvent souffrir les voleurs; je crois que cette aversion se borne aux voleurs de leur miel.—Ces vertueuses mouches aiment les hommes vertueux, savent les reconnaître et ont pour le vice et les vicieux des haines vigoureuses. Il n'est pas prudent de s'approcher d'elles avec quelque méfait sur la conscience; elles ont horreur des libertins, mais le crime qu'elles pardonnent le moins est le crime d'adultère; elles le punissent avec une rigueur inouïe.
Il est évident que si ces mouches étaient plus nombreuses et plus grosses, elles suffiraient pour faire régner la vertu sur la terre, et qu'elles remplaceraient très-avantageusement les juges, les gendarmes et les geôliers.
Toutes ces niaiseries, je le répète, ont surtout ceci de méprisable qu'elles n'ont été imaginées que pour prêter aux abeilles un merveilleux qui est loin d'atteindre à la vérité.
Nous nous contenterons, mon ami, dans le voyage que nous allons faire autour de ma ruche, des choses que nous verrons de nos deux yeux.
Quel concours aux abords de la ruche! Jamais place publique d'une grande ville n'a été témoin d'une pareille agitation. Des abeilles sortent en toute hâte et s'envolent au loin pour chercher des provisions, tandis que d'autres rentrent chargées. Il faut voir d'abord ce que les abeilles vont ainsi chercher dans la campagne, d'abord sur certains arbres, sur les sapins, sur les ifs, sur les bouleaux, etc., une sorte de résine appelée propolis. Ensuite, dans les fleurs, le pollen ou la poussière fécondante dont elles feront de la cire; puis, dans le nectaire, un suc qui deviendra le miel.
Celle-ci apporte les matériaux pour la cire; après s'être roulées dans le pollen des fleurs, elle a, avec ses dernières pattes faites en cuiller et armées de poils rudes comme ceux d'une brosse, rassemblé en petites pelotes les grains de pollen qui sont restés après les poils dont son corps est couvert. Si les anthères de la fleur ne sont pas encore ouverts et tiennent le pollen renfermé, elle a su les ouvrir avec ses petites dents et le faire sortir. En voilà cinq ou six dont les palettes sont bien chargées. Quelques-unes ont trouvé leur fardeau dans une seule fleur, et il est facile de reconnaître dans quelle fleur, quelque éloignée qu'elle soit de la ruche. La poussière que porte celle-ci est blanche, l'abeille s'est vautrée dans quelque mauve, tandis que sa compagne, chargée de poussière brune, a été butiner sur des tulipes. Ce pollen jaune orangé vient de la fleur d'un melon, etc, etc.

Quelques-unes des arrivantes entrent dans la ruche: quelques autres livrent leurs provisions à d'autres abeilles qui les reçoivent à la porte, et, aussitôt débarrassées de leur fardeau, elles reprennent leur vol. Dans la ruche, on n'est pas moins occupé que dehors: celles-ci font avec la cire les alvéoles hexagones dans lesquels d'autres viennent dégorger du miel. D'autres alvéoles sont tenus vides: ceux-là sont les nids que doivent occuper les jeunes abeilles.

La ruche est peuplée de trois sortes de mouches: d'abord une femelle, c'est la reine;—des mâles appelés faux-bourdons, au nombre de six à sept cents,—et huit ou dix mille ouvrières, sans sexe, qui conséquemment ne se multiplient pas, attendu qu'elles ont fort à faire et n'ont pas le temps de s'amuser. D'ailleurs la reine, au milieu de son harem de bourdons, suffit à la reproduction de l'espèce: elle pond au moins six mille œufs par an. De ces œufs, les uns produiront des femelles semblables à elle; les autres des mâles, les autres en plus grand nombre des ouvrières sans sexe.—Pendant qu'elle se livre probablement dans les ténèbres entre les gâteaux d'alvéoles déjà faits, aux caresses de ses odalisques mâles, toutes les ouvrières s'occupent des berceaux et de la nourriture de la nombreuse famille qu'elle ne tardera pas à mettre au monde.
Il vient un moment où les ouvrières font une grande opération. La reine a été suffisamment aimée, des soins plus sérieux doivent désormais l'occuper; on fait un massacre général des mâles désormais inutiles et devenus un simple encombrement, et on porte leurs cadavres dehors.—La reine commence à pondre, suivie d'un cortége de mouches ouvrières; elle se promène sur les cellules. Quand, après avoir examiné l'intérieur d'une de ces cellules, elle la trouve à son gré, elle y dépose un œuf et se remet en marche. Pendant ce temps, les ouvrières qui l'entourent la lèchent, la nettoyent et lui offrent du miel au bout de leur petite trompe. Toutes les cellules ne sont pas de la même grandeur; quelques-unes, de la même forme que les cellules ordinaires destinées à serrer les provisions, et à servir de nid aux œufs d'où doivent sortir les abeilles ordinaires, sont plus grandes d'un neuvième que celles-ci; elles seront les berceaux des mâles.—D'autres d'une forme différente, d'une forme arrondie et oblongue, sont destinées à renfermer des œufs qui deviendront des femelles semblables à la reine.

Les abeilles apportent une admirable économie dans l'emploi de la cire: Quelques savants géomètres ont plus d'une fois cherché quelle serait la forme à donner à des cellules qui employât le moins de cire possible, et ils sont arrivés, pour résultat de leur problème, à la forme adoptée par les abeilles. Eh bien, quand il s'agit d'une de ces cellules royales, elles renoncent à toute économie: Une seule de ces cellules emploie autant de cire que cent cinquante cellules ordinaires. La reine choisit pour déposer ses œufs celle de ces trois sortes de cellules qu'elle juge convenable. Ceux des alvéoles qui contiennent la provision de miel sont fermés hermétiquement avec des couvercles de cire: ceux où sont placés les œufs sont découverts: ces œufs sont d'un blanc bleuâtre. Deux jours après, de cet œuf sort un ver; plusieurs fois par jour une abeille ouvrière vient lui apporter à manger. Souvent une abeille passe sur plusieurs cellules avant de s'arrêter: c'est qu'elle a trouvé les vers suffisamment approvisionnés. A mesure que ces vers grandissent, leur nourriture, l'espèce de bouillie qu'on leur donne devient plus substantielle et est composée autrement. Une pâtée toute différente de goût est donnée aux vers qui doivent devenir des reines fécondes. Au bout de six jours, les vers vont se transformer, on ne leur apporte plus de nourriture: les ouvrières les enferment dans leurs loges en y adaptant un couvercle de cire. Le ver ainsi renfermé tapisse sa demeure d'une tenture de soie extrêmement fine, puis subit deux transformations. A la seconde, il est une mouche parfaite.
La mouche ouvre le couvercle avec ses dents et soit de l'alvéole. Deux ou trois mouches ouvrières l'accueillent, la lèchent et lui présentent du miel au bout de leur trompe. Pendant ce temps, d'autres abeilles nettoyent la cellule qui vient d'être abandonnée, en ôtent les dépouilles du ver qu'il a quittées comme des vêtements, et les portent dehors de la ruche; elles enlèvent également les petites parcelles de cire qui ont pu tomber dans l'alvéole lorsque le couvercle a été percé. D'autres mouches arrachent ce qui reste de ce couvercle. En un mot, on remet les cellules eu état de recevoir un nouvel œuf ou de devenir un magasin à miel.—La jeune abeille entre de suite en fonctions; deux heures après sa naissance, vous ne la reconnaîtriez entre les autres qu'à sa couleur qui est grisâtre, tandis que les autres deviennent rousses en vieillissant. Aussitôt que ses ailes sont bien lisses, deux ou trois vieilles la promènent dans la ruche et lui montrent les portes; elle sort, elle s'envole et ne revient qu'avec ses pattes chargées de cire. Mais il ne naît pas ainsi qu'une abeille à la fois, plus de cent sortent de leurs cellules le même jour; aussi, au bout de quelques semaines, la ruche est-elle fort peuplée.
Un matin, vous remarquez une sorte de révolution. L'activité qui règnait autour de la ruche a subitement disparu. Quelques mouches à peine sortent et rentrent légèrement chargées. Une colonie va se séparer de la ruche-mère, et aller chercher d'autres pénates. Vers dix heures du matin, par un soleil ardent, on entend un grand bourdonnement dans la ruche; quelques mouches sortent en tumulte, elles précèdent la jeune reine. Celle-ci paraît bientôt; elle est beaucoup plus longue et plus grosse que les ouvrières; ses ailes ne vont guère qu'à moitié de son corps; ses dernières pattes ne sont pas creusées en cuiller; elle n'a besoin ni de voyager au loin, ni d'apporter de la cire; elle ne doit pas travailler.—Son rôle à elle est d'être littéralement la mère de son peuple;—déjà, à peine agée de six jours, elle a connu l'hymen: un de ses frères bourdons, né en même temps qu'elle, a su toucher son cœur entre les gâteaux de cire.
Non loin de là, les premières abeilles sorties vont s'entasser en grosses grappes autour d'une branche; la reine vient au milieu d'elles: alors toutes les abeilles répandues en l'air viennent s'abattre autour d'elle. La plupart sont de jeunes ouvrières qui suivent la fortune de leur royale sœur; quelques vieilles, cependant, d'un caractère plus inquiet, sortent avec la colonie et abandonnent la métropole. Là, elles restent rassemblées pendant plus d'un quart d'heure, quelquefois beaucoup plus longtemps; puis elles se remettent en route pour chercher un établissement plus commode. C'est alors, pendant ces moments d'hésitation et d'immobilité, qu'on fait tomber facilement l'essaim entier dans une ruche où, se trouvant commodément installées, elles restent volontiers, et, dès le lendemain, commencent leurs travaux. Si par hasard on n'avait pris qu'une partie de l'essaim, et que la reine ne fut pas du nombre des captives, aucune des mouches ne travaillerait; il ne se ferait ni cire ni miel dans la ruche. Le mobile qui donne tant d'ardeur aux ouvrières, est la certitude d'avoir parmi elles une mère féconde, dont il faut nourrir et élever la jeune famille.
En général, les bourdons sont restés, sinon tous, du moins presque tous, dans l'ancienne ruche. Les autres jeunes reines sont massacrées et leurs cadavres traînés dehors. Il arrive quelquefois, qu'au moment de la sortie de l'essaim, deux jeunes mères prétendent à la fois à la souveraineté de la nouvelle colonie. En effet, il en naît quelquefois une vingtaine dans une seule ruche. S'il sort deux reines en même temps, l'essaim se partage, mais inégalement; chacune des deux reines va s'établir, avec ses partisans, sur une branche différente.
Notre jeune lauréat vous a dit, d'après Virgile, ce qu'on pensait autrefois de ces deux rois. Si l'un était le modèle de toutes les vertus, l'autre n'était qu'un effronté coquin. Le premier était tout doré; le second, mal mis avait un gros ventre.
Un auteur plus moderne, qui a écrit sur les abeilles, en français, s'explique dans des termes analogues. Il appelle le faux roi le tyran.
«Sa couleur triste, son ventre gros, ses jambes scabreuses et ses gestes languissants, sont signes d'envie, d'avarice, d'ambition, de gourmandise, de lâcheté, de paresse, etc.»
Certes, jamais monarque n'a été aussi maltraité; les tyrans de tragédie sont les plus patients, sans contredit, et les plus débonnaires d'entre les hommes. Chaque personnage de la pièce leur débite ses deux cents vers d'invectives sans qu'il les interrompe: et s'il finit par s'écrier:
Holà! gardes à moi!
C'est quand l'autre a épuisé son vocabulaire, sans lui couper court un hémistiche, ni lui déranger une rime. Ce pauvre tyran des mouches n'est pas plus mal mené. Il est heureux pour lui que cet écrivain n'ait pas su que Béelzebuth veut dire roi des mouches, il ne lui aurait pas épargné ce nom. Mais ce n'est pas tout.
«Le tyran sort de la ruche et s'éloigne du roi légitime comme un traître; une partie du peuple se révolte et se va brancher avec lui, où elle se perdrait, ne fut-ce que, reconnaissant leur faute, elles l'effacent en s'allant remettre auprès du vrai roi. Le tyran, se voyant abandonné, va se joindre au gros de l'essaim. Mais ces vertueuses bestioles, qui se piquent pour ce qui touche l'honneur de leur chef, conjurent la ruine de ce brouillon; elles lui courent sus, le déchirent, le foulent aux pieds, de sorte que le lendemain on le trouve mort, étranglé sous la ruche, avec quelques-uns de ses complices.»
Il est évident que, dans le cas où deux jeunes mères sortent ensemble de l'ancienne ruche, les abeilles doivent choisir; mais il est difficile de savoir ce qui fixe leur choix. Je ne pense pas que ce soit précisément l'or que les poëtes ont vu sur son corsage, et qui doit se traduire en prose par une couleur rousse. Rien n'établit que les abeilles attachent à l'or le même prix que nous.
Le coq de La Fontaine préférait le moindre grain de mil à un ducaton qu'il avait trouvé. Je ne sais pourquoi La Fontaine semble le blâmer par le rapprochement du second apologue.
Je ne m'aperçois pas que les oiseaux jaunes jouissent d'une grande considération parmi les autres oiseaux. Le roitelet, ainsi appelé par les hommes parce qu'il a sur la tête une huppe orange, ne paraît pas avoir réussi à faire reconnaître sa royauté parmi les autres habitants de l'air. Mais cependant les poëtes et les autres ne se sont trompés que dans l'explication qu'ils ont voulu donner de la préférence de l'essaim pour l'une des deux jeunes reines. Il est vrai qu'en général les jeunes abeilles, en ce cas, se décident pour la plus rousse des deux abeilles mères. Il est vrai que celle qui est abandonnée d'abord, et ensuite mise à mort, est d'une couleur plus sombre; mais il ne faut pas attribuer ces deux sorts si différents aux vertus si variées de la première, aux vices si hideux de la seconde,—pas même à ce qu'elle a un gros ventre.—Je vous ai déjà dit, mon ami, que les jeunes abeilles sont brunes et qu'elles deviennent rousses en vieillissant. Je vous ai dit aussi qu'elles avaient en naissant le ventre plus gros qu'il ne le sera par la suite. La préférence des abeilles est simplement pour celle des deux reines qui est la plus âgée, et qui, par conséquent, a été fécondée par quelque bourdon avant le départ de la ruche, parce que, celle-là seule leur promet avec certitude ce qui est la seule cause de leurs travaux, le seul mobile de leur zèle. Les crimes de la reine sont tout simplement la jeunesse et la virginité.
Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere...
Crimes pardonnables, si la politique savait pardonner.
Si on la tue, si toutes celles qui sont nées en même temps sont massacrées dans l'ancienne ruche, c'est que les abeilles ne sont pas progressives, et n'ont pas encore imaginé le gouvernement constitutionnel et la pondération des pouvoirs qui, si elle n'était pas une chimère, n'arriverait dans son plus haut point de perfection, qu'à l'immobilité.
Du reste, on a présenté avec raison le gouvernement des abeilles comme le modèle de la meilleure monarchie qui puisse exister; mais on a eu tort de leur prêter des lois et un code, des juges, des avocats, des gendarmes.
Ce qui fait l'excellence de ce gouvernement, c'est que les abeilles n'ont rien de tout cela, et c'est qu'elles n'en ont pas besoin, parce que chacune a son rôle à jouer et ne songe pas à en jouer un autre; parce que les ouvrières ne rêvent pas de devenir bourdons, et que les bourdons n'intriguent pas pour passer reines.
Tandis que les sociétés humaines seront toujours remplies de perturbations et de misères, elles sont un concert où chaque instrument veut se faire entendre par-dessus les autres, et où aucun ne veut se renfermer dans sa partie, ce qui doit produire, et produit en effet, un immense charivari.

