Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 41

Il est des moments où je m'accuse d'une grande inquiétude d'esprit et d'une remarquable propension au vagabondage, quand je vois tout le chemin que j'ai déjà fait dans mon jardin pour voir de nouvelles choses, quand il y en a tant sur lesquelles je passe sans y laisser tomber un regard.

Comme j'allais aujourd'hui me mettre en route, pour reprendre mon voyage d'une touffe de lin à laquelle je m'étais arrêté hier, je me suis aperçu qu'il y avait sur le bras de mon vieux fauteuil, de la vie, des mœurs, des ruses, de l'industrie, en un mot toutes les choses que l'on va explorer au loin.

De petits papillons très agréablement nuancés de gris que l'on voit voler le soir dans les appartements, n'ont pas, de même que les autres papillons, toujours joui de ce vol capricieux, de cette légèreté charmante; ils ont été des chenilles comme les autres; mais ces chenilles ne se sont nourries pendant leur vie ni de feuilles ni de fleurs, et au moment de se transformer elles ne se sont pas filé un linceul de soie.

Ce sont de très petites chenilles qui ont seize jambes, et qu'il est assez difficile de voir, quoiqu'on ne voie que trop les traces de leur passage, sur les étoffes de laine et sur les fourrures, où elles se font un large chemin, relativement à leur grosseur, où elles ravagent et détruisent sans relâche.

Pendant l'été ces petits papillons gris qui voltigent dans les maisons, déposent des œufs blancs, sur quelque tenture, de petites chenilles sortent de leurs œufs, et s'occupent tout de suite de se nourrir et de s'habiller. L'étoffe sur laquelle elles sont nées leur offre à la fois des vêtements et de la nourriture, elles arrachent des brins de laine et s'en font un fourreau, qu'elles allongent et élargissent à mesure qu'elles croissent. Quand le vêtement est convenable, elles continuent à arracher des brins de laine, mais pour les manger.

Une de ces petites chenilles que l'on appelle teigne est-elle sur du drap rouge, son fourreau sera rouge; c'est ce qui arrive sur le bras de mon fauteuil en velours de laine; si elle est sur quelque tapisserie de diverses couleurs, ces couleurs se reconnaîtront également sur son vêtement. Ceci qui semble tellement nécessaire, qu'il paraît inutile de le dire, n'est cependant pas sans exception. Il arrive quelquefois qu'une teigne placée sur du drap rouge se fait un habit blanc, qu'une autre née sur du drap gris se tisse un vêtement bleu ou rouge.

Mais si vous regardez ces étoffes à la loupe, vous verrez dans le drap rouge des poils blancs, dans le drap gris des poils de toutes couleurs, dont il a plu à la teigne, par des raisons que j'ignore, de faire un choix exclusif.

Soit qu'elle préfère certaine couleur pour son vêtement, soit qu'elle aime mieux les autres pour sa nourriture, je n'ai pu trouver aucun indice qui me fasse décider si la coquetterie chez cet insecte l'emporte sur la gourmandise.

Cependant il faut dire, qu'en cas de disette, la teigne mange son habit et paraît le trouver un mets délicieux: d'autres trouvent sur les fourrures de quoi satisfaire ces deux besoins impérieux, jusqu'au moment où elles vont se cacher dans quelque coin où elles attendent, dans une mort apparente, le moment de devenir papillons.

Je croirais facilement que les teignes étaient inconnues des anciens, si je m'en rapportais aux gens qui disent que l'on voyait encore, cinq cents ans après sa mort, les habits de Servius Tullius.

Mais Pline donne un moyen de se préserver des teignes, qui prouve que les meubles des grands hommes qui nous font faire dans notre enfance tant de thèmes, de versions et de pensums, n'en étaient pas plus à l'abri que mon vieux fauteuil.

Il prétend, très-sérieusement, qu'un habit mis quelques instants sur un cercueil, n'est jamais attaqué par les teignes.

Quelques savants plus modernes n'ont pas cru devoir ajouter foi à la recette de Pline, mais ils ont conseillé d'envelopper les étoffes que l'on veut préserver dans une peau de lion, pensant, sans doute, que ces petits insectes avaient pris au sérieux la royauté que l'homme a concédée au lion, et qu'ils respecteraient ce monarque même vaincu, dépouillé et devenu tapis.

C'est une expérience qui ne réussit pas plus aux lions qu'aux autres monarques. Les teignes mangent les étoffes dans une peau de lion absolument avec la même assurance que l'on a cassé le testament de Louis XIV.

Mais il est bien vrai que je suis un coureur comme vous: si je suis resté tout ce temps sur mon fauteuil, c'est que le ciel était gris et triste. Mais un rayon de soleil vient de déchirer les nuages, et je vais au jardin voir cette petite touffe de lin auprès de laquelle j'avais terminé hier mon étape.

On m'a montré un homme que de crédule on avait rendu complètement fou. On lui avait d'abord dit innocemment, en lui montrant un paysan qui tenait du lin: Voici un homme qui sème des chemises. Il avait souri. On lui avait affirmé sérieusement et avec raison, que de cette graine sortirait une plante qui, au moyen de préparations, deviendrait de la toile excellente, et que de cette toile on ferait des chemises. Cette idée n'était pas entrée dans son cerveau sans y causer un peu de tumulte, et les gens qui l'entouraient s'étaient amusés à lui donner sur le règne végétal les idées les plus bizarres.

Un jour, on lui dit qu'il y avait au jardin du Roi un saucissonnier de toute beauté.

—Qu'est-ce qu'un saucissonnier? avait-il demandé.

—Parbleu! un saucissonnier, belle question; qu'est-ce qu'un abricotier?

—C'est l'arbre qui produit des abricots.

—Eh bien?

—Eh bien!

—Eh bien, le saucissonnier est l'arbre qui produit des saucissons.

—Comment, comment; mais ce sont les charcutiers qui font des saucissons.

—Je sais bien que les charcutiers font des saucissons, vous n'avez pas, mon bon ami, l'intention de nous l'apprendre; les charcutiers font des saucissons, c'est vrai, mais quels saucissons?

C'est comme la petite Eulalie qui demeure sur votre carré, elle fait des fleurs, mais en étoffes. Vous étonnez-vous pour cela parce qu'Eulalie fait des roses, que les rosiers en produisent aussi. Eulalie fait des fleurs artificielles.

—Quoi! les charcutiers font donc des saucissons artificiels?

—Comme vous dites, mon bien bon ami; mais les saucissons des charcutiers sont comme les roses d'Eulalie, ce qu'est à la nature, ce qu'est le faux au vrai. Si vous aviez mangé le fruit du saucissonnier, vous ne voudriez plus toucher du bout des dents cette grossière imitation que vous avez mangée jusqu'ici.

—Ah! çà, vraiment, est-ce qu'il y a des saucissonniers?

A cette marque d'incrédulité chancelante, les amis ne daignèrent répondre qu'en haussant les épaules, et continuèrent à causer entre eux du saucissonnier, sans paraître vouloir admettre plus longtemps l'incrédulité dans leur conversation.

—Est-ce la variété à l'ail qui est au jardin du Roi, demanda l'un.

—Oui, répondit l'autre.

—Ah! c'est la plus rare.

—Mais l'arbre a peu de fruits cette année. Vous savez que le saucissonnier est originaire de pays chauds, et les hivers d'ici le font beaucoup souffrir; une partie des fleurs a été gelée par les gelées tardives.

—C'est dommage qu'on n'en puisse pas avoir un, on convaincrait monsieur l'esprit fort.

—J'en pourrais avoir un facilement parce que je suis très-lié avec le jardinier en chef; mais je ne tiens pas du tout à le convaincre; je hais ces grands esprits dédaigneux des croyances du vulgaire, qui croient produire beaucoup d'effet en n'ajoutant foi à rien, qui semblent prendre les hommes pour des niais, au milieu desquels ils font une brillante et unique exception.

—Mais, dit notre homme, je ne demande pas mieux que de croire, quand on m'aura donné des preuves.

—Des preuves! Ne vous ai-je pas déjà prouvé qu'on semait des chemises et qu'on les récoltait. Ne savez-vous pas que le coton vient sur le cotonnier, que le sucre est le produit d'un roseau. Mais vous ne croyez peut-être pas tout cela.

—Mille pardons, je le crois.

—Vous révoquez en doute, j'en suis sûr, que le chenevis est de la graine de corde, comme le tabac est de la graine d'idées qu'on se sème dans le cerveau par le nez. Comme vous ne croyez peut-être pas que les pêches viennent sur des pêchers, vous aimez mieux, sans doute, croire que ce sont aussi les charcutiers qui font les pèches?

—Je ne dis pas cela.

—Vous ne croyez pas non plus que les rosiers produisent des roses, vous pensez que toutes les roses sont faites par mademoiselle Eulalie, n'est-ce pas?

—Non pas, je sais très bien...

—Vous ne savez rien du tout. Savez-vous que la poudre à canon est de la graine de mort? Savez-vous que les pommes viennent des arbres? Mais vous n'en croirez rien sans preuve, de même que pour les bretelles qui viennent sur le bretellier des Indes.

—Oh! ça, je ne savais pas. Comment les bretelles viennent sur un arbre comme les pommes sur les pommiers?

—Je ne vous dis pas que ce soit un arbre pareil au pommier, au contraire, c'est un figuier qu'on appelle ficus elastica, parce que en dépeçant les bretelles qu'il produit on en tire la gomme élastique.

—Ah! c'est différent, je croyais que vous parliez des bretelles avec des élastiques en métal.

—Vous croyez toujours comme cela. Ces élastiques de métal sont des élastiques artificielles, une imitation malheureuse du ficus elastica ou bretellier des Indes, comme les roses de mademoiselle Eulalie, comme les saucissons des charcutiers.

—Allons, prouvez-lui que les bretelles viennent sur le bretellier.

—Je le veux bien. Tenez, ouvrons un ouvrage de botanique.

Ficus.

Ficus religiosa. Ce n'est pas cela.

Ficus bengalensis. Non plus.

Ficus virens, ficus scabra, ficus mauritana. Ce n'est pas encore cela.

Ficus populifolia, ficus ulmifolia. Non plus.

Ficus laurifolia, ficus citrifolia, ficus crassi nervia, ficus ferruginea, ficus racemosa.

Ficus phytolaccœfolia, ficus glaucophylla, ficus scandens.

Ficus rubiginosa, ficus macrophylla, ficus nympheœfolia.

Non.

Ah! le voici:

Ficus elastica.

Eh bien, le ficus elastica existe-t-il, oui ou non? répondez. Savez-vous lire? qu'est-ce qu'il y a là?

Ficus elastica.

—Eh bien! croyez-vous que les Indes existent? Si vous ne croyez pas que les Indes existent, il faut le dire, on va vous les faire voir sur une carte; d'ailleurs vous connaissez les poules-d'Inde et les marrons-d'Inde.

Maintenant, voici des bretelles provenues du ficus elastica, elles ne valent rien, elles ont poussé en serre-chaude au Jardin des Plantes. Il n'y a de bonnes que celles qu'on apporte de l'Inde tous les ans, c'est comme les ananas; tous les fruits étrangers ne sont bons que dans le pays. On dit que la récolte a été excellente cette année, les bretelliers sont chargés.

Eh bien, me croyez-vous maintenant? Avez-vous assez de preuves comme cela?

—Oui, quand on me donne des raisons.

—C'est comme le saucissonnier; est-ce plus étonnant que le bretellier ou ficus elastica? Si vous ne voulez croire qu'à ce que vous avez vu, vous ne croirez pas à grand'chose, mon bon ami.

Le lendemain, on apporte au déjeuner un cervelas à l'ail.

—Eh bien! tenez, voulez-vous des preuves, en voici.

On goûte le cervelas.

—Croyez-vous que les charcutiers soient capables d'en faire de pareils.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Et encore celui-ci n'est pas ce qu'il pourrait être; d'abord il n'est pas venu dans son pays natal, ensuite il n'est pas tout à fait mûr, mais tel qu'il est, c'est encore bien autre chose que ceux qu'imitent grossièrement les charcutiers.

—Mais enfin c'est bien étonnant!

—Qu'y a-t-il d'étonnant? Vous savez bien que l'ail vient dans la terre. La nature n'a-t-elle pas produit les porcs, c'est-à-dire que vous admettez que la nature ait produit les deux éléments avec lesquels les charcutiers font leur mauvaise charge de saucisson à l'ail, et vous ne voulez pas qu'elle ait pu réunir ces éléments en un seul et même fruit?

N'a-t-elle pas donné à certains arums l'odeur d'un gigot pourri?

N'a-t-elle pas donné aux budlëia la couleur et l'odeur des étamines du safran.

N'a-t-elle pas? Mais il vous faut des preuves, Monsieur ne croit rien sans preuves. En vérité, mon bon ami, il faut dire la vérité, vous devenez insociable, il n'y a plus avec vous de conversation possible, plus d'épanchements d'amitié, tout prend l'air d'un théorème, il vous faut des preuves de tout. Bientôt quand on vous dira qu'il fait du soleil ou qu'il pleut, vous demanderez la preuve. Eh bien, je ne sais vraiment pas comment vous la donner, etc.

Ce galimathias, débité avec aplomb, par cinq ou six hommes, à l'encontre de ce pauvre diable qu'on accusait sans cesse d'incrédulité, de voltérianisme, qu'on appelait esprit fort, ou M. Arouet, finit par lui troubler complétement la cervelle.

Vale.

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