J'en suis encore à ma touffe de lin.
Le lin a une tige haute d'un pied, grêle et d'une couleur glauque; chaque matin il ouvre des fleurs d'un joli bleu pâle qui tombent sous l'ardeur du soleil, et qui sont, le lendemain, remplacées par d'autres.
Quelques assez gros livres ont été écrits à propos de cette question importante: Les habits des prêtres égyptiens et ceux des initiés aux mystères d'Isis étaient-ils réellement en lin ou en coton?
Les voyageurs ont jeté sur le sujet les lumières que voici:
Osbeck (Voyage aux Indes) dit que le lin est inconnu en Égypte.
Olivier (Mémoire sur l'Égypte) dit qu'on y en cultive d'immenses quantités.
La science, grâce aux voyageurs, est juste sur ce point aussi avancée qu'un habitant de la place Saint-Sulpice qui ne serait jamais allé que jusqu'au Luxembourg.
Tout à l'heure j'ai écrit ou prononcé le nom de budléïa, car il me semble toujours, dans mes lettres sans apprêt, écrites du premier jet, que je cause tranquillement au coin du feu.
J'ai connu deux amateurs de fleurs, qui étaient animés dans leur culture d'une noble et touchante émulation.
Le plaisir de l'un, en recevant une nouvelle fleur, n'était pas de voir la fleur, de suivre les progrès de sa végétation, d'admirer l'éclat de ses couleurs, de respirer son parfum, le plaisir, le vrai plaisir, c'était de la montrer à l'autre et de la lui voir tristement envier.
Heureux de posséder la plante, on était bien plus heureux encore de ce que l'autre ne la possédait pas.
Une amitié fondée sur de pareilles bases pouvait durer longtemps, mais ne pouvait se mettre à l'abri de quelques orages.
Il vint une année où l'un de nos deux horticulteurs prit un air plus réservé que de coutume; il semblait un ballon près de crever, tant il était gonflé de joie mal concentrée, de vanité dangereusement raréfiée.
L'autre affecta un air modeste, un air perpétuellement admiratif pour les gains et les diamants de son rival.
Pour qui les connaissait tous deux, c'était un signe certain que chacun d'eux attendait la floraison de quelque chose de désagréable pour son ami, l'épanouissement de quelque chagrin à lui faire: chacun faisait à l'autre des concessions extraordinaires. On ne se résigne pas volontiers à perdre un ami auquel on est sûr d'inspirer bientôt tant d'envie.
Le plus jeune, M. Ollbruck, vint demander pardon à M. Rémond d'une plaisanterie de mauvais goût qu'il lui avait faite l'année précédente.
Voici quelle était cette plaisanterie:
Cette année-là, après s'être invités réciproquement à visiter successivement leurs jacynthes, leurs tulipes, leurs anémones, leurs auricules, leurs roses, leurs œillets, en un mot les fleurs réputées fleurs, nous l'avons déjà dit, comme certains animaux sont exclusivement par les chasseurs appelés gibier, aucun n'avait remporté sur l'autre le moindre avantage. Vainqueur pour les jacynthes, M. Rémond avait été vaincu pour les tulipes, avait repris sa revanche à l'endroit des auricules, mais l'équilibre s'était rétabli à la floraison des renoncules.
Mais, au mois de juin, M. Rémond mena M. Ollbruck dans un coin de son jardin, où s'étalait majestueusement une sorte de grand et large chardon à feuilles tachetées de blanc, qu'on appelle chardon-marie.
C'était réellement une plante d'une grande magnificence et que je soigne particulièrement dans mon jardin: mais cela ne pouvait avoir aucun succès aux yeux d'un amateur éclairé comme M. Ollbruck. On ne cultive pas des chardons, et, quelque beau que soit un chardon, c'est un chardon.
M. Rémond n'en eût pas fait grand cas chez son voisin, mais chez lui c'était, disait-il, une plante admirable.
M. Ollbruck lui demanda pourquoi il ne faisait pas une collection d'orties et une collection de mourons comme une collection de chardons. Ils se séparèrent assez piqués. Et M. Ollbruck, prenant quelque temps après le premier prétexte venu pour écrire à son rival et ami, écrivit sur l'adresse:
A Monsieur
Monsieur Rémond, orties-culteur.
C'est de cette facétie que M. Ollbruck vint demander à M. Rémond un pardon que M. Rémond accorda avec empressement. Et chacun des deux commença à jouer le rôle de son caractère.
M. Rémond se frottait les mains et disait: Ah! ah! mon gaillard, ce n'est pas un chardon cette fois-ci, c'est une bonne et belle chose, c'est quelque chose d'inconnu, quelque chose que vous n'ayez jamais vu; je crois que vous ne vous rebifferez guère cette année.
M. Ollbruck, au contraire, disait: Vous n'aurez pas de peine à me battre, car je n'ai vraiment rien: ah! si... mais une bagatelle, un rien, qui ne me déplaît pas, mais que vous ne daignerez peut-être pas regarder, et peut-être aurez-vous raison, car j'ai peut-être tort d'aimer cela.
Et M. Rémond, qui connaissait son homme, se disait: Il paraît qu'il a quelque chose de très-bien, c'est sa manière; mais c'est égal, tant mieux même: s'il a quelque chose de très-bien, j'aime mieux que ce soit cette année où je suis gardé que toute autre.
—Mon bon monsieur Rémond, vint dire un matin M. Ollbruck, si je ne craignais de vous déranger, je vous prierais de venir voir la petite chose en question.
—Ah! vous voilà, mon cher Ollbruck, enchanté de vous voir, nous irons visiter mon triomphe demain matin; je suis curieux de voir la figure que vous ferez.
—Mon bon monsieur Rémond, j'irai m'humilier devant vos magnificences quand vous voudrez; mais ce que j'ai à vous montrer est si peu de chose que j'ai peur que d'un instant à l'autre cela ne vaille pas la peine d'arrêter vos regards.
—Le gaillard est bien sûr de son fait, pensa Rémond tout bas; puis il ajouta tout haut: Écoutez, Ollbruck, je vous avertis d'une chose, c'est que ma plante, toute éclatante qu'elle vous paraîtra, n'est pas en beauté, elle a souffert de l'hiver dernier.
—C'est comme la mienne, monsieur Rémond, l'hiver l'a fort attaquée.
—Mais enfin la plus belle fille du monde...
—Comme vous dites.
Après de longues cérémonies, on va au jardin de Rémond, et là Rémond nous montre, car je me trouvais avec eux, un bel arbrisseau dont les jeunes branches sont blanches; les feuilles oblongues, grandes, gaufrées, d'un vert foncé par-dessus et blanches en dessous, n'abandonnent point l'arbre pendant l'hiver. A l'extrémité de chaque branche, s'étale un bouquet lâche de sept à huit boules formées de petits alvéoles semblables à ceux des mouches à miel; la boule entière est de la couleur orange la plus resplendissante, et répand une agréable odeur de safran; quand la fleur commence à se passer, elle sent le miel; c'est le budleïa.
—Eh bien! dit Rémond triomphant.
Ollbruck était attéré, pâle, sans voix.
—Eh bien! que dites-vous de cela? répéta Rémond.
—C'est beau, c'est superbe, mais je connaissais la plante.
—Je ne vous dis pas que vous ne connaissiez pas la plante. Je connais les diamants de la couronne et je ne les ai pas pour cela. Respirez-moi cette odeur, et voyez cette couleur, les feuilles persistantes, mon pauvre Ollbruck. Un arbre qui ne se dépouille pas l'hiver, et quel feuillage vert en dessus, doublé d'argent en dessous. Je ne m'attendais pas à vous voir si accablé. Allons, allons, Ollbruck, vous prendrez votre revanche l'année prochaine. Allons voir votre prodige!
—Mon prodige! s'écria Ollbruck comme se réveillant tout à coup. Oui, allons le voir, et si vous n'êtes pas terrifié comme moi...
On part, on entre dans le jardin d'Ollbruck, et il nous montre... quoi!... Précisément le budleïa, le même arbrisseau que nous venions d'admirer chez Rémond.
Rémond est écrasé à son tour, car, pour lui comme pour Ollbruck, le budleïa n'a plus de prix. Qu'importe son beau feuillage qui résiste à l'hiver; qu'importe l'éclat et le parfum de ses fleurs.
On cherche à s'expliquer cette bizarre coïncidence. Tous deux sont victimes de la fourberie d'un jardinier.
Le drôle connaissant leur manie était allé les trouver l'un après l'autre; d'abord il s'était présenté chez Rémond.
—Monsieur Rémond, j'ai à vous faire voir une plante rare.
—Voyons ça.
—C'est un budleïa.
—Je ne connais pas ce nom-là.
—Je le crois bien; et vous ne connaissez pas la plante non plus; venez la voir chez moi.
Rémond va chez le jardinier et est émerveillé.
—Combien en voulez-vous!
—Un louis.
—Combien en avez-vous de pieds?
—Deux. Je compte offrir le second à M. Ollbruck.
—Gardez-vous en bien. Combien les deux?
—Trois louis.
—Comment, au lieu de me faire une diminution...
—Cela ne me rend aucun service que vous en preniez deux. Je suis bien sûr de placer le second chez M. Ollbruck.
—Allons, mettons cela à deux louis.
—Je ne peux pas, il faut bien que je trouve un avantage pour compenser le plaisir que je me prive de faire à M. Ollbruck qui est une bonne pratique, lui, qui ne prend pas ses dahlias chez Vaulin.
—Écoutez, à propos, je vous retiens vingt-cinq dahlias, dont six à bouts blancs.
—C'est bien, mais écoutez, monsieur Rémond, ne prenez qu'un budleïa. Voyez-vous, je trouve aussi que trois louis c'est trop cher, et j'aime mieux manquer à gagner un louis sur les deux et satisfaire en même temps vous et M. Ollbruck.
—Eh bien! va pour trois louis.
—Non, vraiment, j'aime mieux que vous n'en preniez qu'un, M. Ollbruck se fâchera.
—Le marché est fait, j'emporte les plantes et voici les trois louis.
M. Rémond plante un des deux budleïa, brise l'autre et le brûle.
A peine est-il sorti, que le jardinier remplace les deux budleïa enlevés par deux autres qu'il avait cachés, puis il va chez Ollbruck et lui joue la même scène, il réserve le second pied pour M. Rémond, etc.
Ollbruck agit entièrement comme Rémond, et chacun presse les jours pour voir arriver celui où il humiliera son rival par l'aspect du fameux budleïa.
Le budleïa, à leurs yeux, n'est plus bon qu'à brûler. Ollbruck arrache le sien et l'écrase sous ses pieds. Je sauve celui de Rémond qui allait avoir le même sort et je le plante dans mon jardin, où il me fait pardonner les plantes vulgaires et communes, Dieu merci, auxquelles je donne asile.
Vale.

