UN DIEU MODERNE.—Histoire philosophique et théologique du CHANVRE ET DU LIN, leurs fortunes variées depuis leur naissance jusqu'à leur apothéose.
Tout ce qu'on avait adoré jusqu'ici ayant été successivement détruit; toutes les choses auxquelles on obéissait ayant été progressivement abolies, les hommes ont songé à se créer de nouvelles croyances. «L'homme n'est pas, ainsi qu'on l'a trop dit en vers et en prose, un esclave qui aspire à briser ses fers; ce n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maître.» Jamais en politique un tyran n'a été renversé qu'au profit d'un autre plus ou moins éloigné; jamais en morale on n'a abandonné une religion que pour quelque superstition ou pour quelque croyance moins raisonnable.
On a renoncé à jamais à ces dieux immortels, on a imaginé un dieu que l'on fait tous les jours pour les besoins de la journée; un dieu tout-puissant le matin, qui trouve déjà des incrédules à midi et des impies à trois heures.
Voici la manière de le faire:
Vers la fin de mars, on sème de la graine de lin en terre légère et de la graine de chanvre en terre bien amendée.
Au mois de juillet, le chanvre montre des fleurs verdâtres insignifiantes, et bientôt ses graines grises arrondies dont les oiseaux sont si avides et qu'ils viennent lui arracher; c'est directement qu'on peut dire de lui:
Aux petits des oiseaux il donne la pâture.
Dès le mois de juin, les champs de lin se sont couverts de petites fleurs bleues sur des tiges grêles qui roulent sous le vent comme les vagues de la mer.
Quand tous deux jaunissent, on les arrache et on les met rouir, c'est-à-dire qu'on les plonge dans l'eau. Là, la puissance terrible qu'ils auront plus tard commence à se manifester; les poissons qui habitent l'eau, où ils sont immergés, fuient ou meurent; les hommes qui travaillent le chanvre et le lin, sont frappés d'une toux sèche et ne vivent guère au-delà de cinquante ans.
Tous deux continueront leurs incarnations plus nombreuses que celles de Vitznou qui en a eu cependant un grand nombre.
Le chanvre et le lin sont métamorphosés en fil.
Le chanvre devient des cordages pour remorquer les bateaux dans les rivières, et de la ficelle pour les toupies et pour les cerfs-volants des enfants.
Mais quelle foule avide et curieuse se précipite par les rues? Un homme pâle et les yeux fixes se dirige, escorté par des soldats, vers la place publique, on le livre au bourreau qui lui passe au col une corde de chanvre et le lance dans l'éternité.
Et ici, comme de temps en temps, quelques croyants reconnaissent le Dieu. On sait avec quelle avidité les bonnes femmes se disputent les plus petits morceaux de la corde d'un pendu.
Sur la mer, de nombreux vaisseaux glissent comme de grands cygnes aux ailes étendues. Ces ailes blanches sont encore le chanvre devenu de la toile.
Pendant ce temps, le lin, de son coté, métamorphosé en toile plus fine et plus légère, remplace la feuille de figuier qui faisait le seul vêtement de nos premiers pères et qui a subi d'étranges vicissitudes. Toujours est-il, qu'aujourd'hui la feuille de figuier doit avoir dix aunes de long sur au moins une demi-aune de large.
A ce propos, je ne sais pourquoi, tant de gens s'obstinent à vêtir et nos premiers pères, et les statues des jardins publics, d'une feuille de vigne, tandis qu'il est parfaitement établi que Noé ne planta la vigne qu'après le déluge, et que conséquemment, c'était de feuilles de figuier que s'étaient affublés Adam et Ève.
Le lin enveloppe, cache et préserve du contact de l'air et du contact plus brûlant des regards le corps de satin des femmes.
Mais tous deux vont bientôt cesser de jouer ces rôles charmants; la tempête a déchiré les voiles de chanvre; la mode a réformé les vêtements de lin.
Une fois sur la pente rapide de la décadence et du déshonneur, ils ne tardent pas à devenir de tristes lambeaux, de honteux chiffons jetés avec dédain aux coins des bornes et parmi les boues de la ville.
Mais cette humiliation est le chemin de ronces qui conduit à la toute-puissance, c'est le bûcher qui purifie Hercule et en fait un dieu.
En général, les demi-dieux, les grands hommes meurent de faim, et arrivent à l'immortalité un peu plus tôt qu'ils ne le voudraient, et alors leurs contemporains les déifient volontiers dans des fêtes touchantes auxquelles se mêle la joie d'être débarrassés d'eux.
Romulus ne passe dieu qu'après avoir été déchiré en morceaux. Claude arrive à l'immortalité par les champignons, le poison et la colique. Beaucoup, en des temps plus modernes, n'ont eu accès au Panthéon qu'après avoir été jetés un peu à la voirie.
Et l'on ne devient dieu qu'à force d'avanies.
Aussi le chanvre et le lin ne se découragent pas, et attendent philosophiquement au coin des bornes les nouvelles humiliations qui, comme un chemin, les séparent, il est vrai, du pouvoir suprême, mais les y conduisent cependant.
La nuit, des hommes déguenillés, hâves, une lanterne à la main, viennent chercher ces lambeaux, qu'ils entassent dans des cuves, ou bientôt le lin et le chanvre deviennent une sorte de boue infecte.
De cette boue on fait du papier.
Devenus papier, ils ne sont pas encore des dieux, on les vend à la rame et au cahier; mais cela ne va pas tarder.
Pendant ce temps, d'un autre côté, d'autres hommes concassent, broient, délaient des poisons, les mélangent et les tournent sur le feu jusqu'à ce qu'ils deviennent de la couleur du deuil, de la couleur de l'enfer...
Les prêtres du dieu que l'on va faire s'enferment alors avec le papier, et ils tracent dessus des caractères.
Ces caractères sont au nombre de vingt-quatre; mais, par leur position, ils changent de signe et de valeur.
S'ils mettent telle de ces figures avant telle autre, après celle-ci, entre ces deux-là,
un homme à cent lieues de là relève la tête, se sent gonflé de joie et d'orgueil, et les autres le vénèrent et l'envient.
Si, au contraire, c'est une autre figure qui est après telle autre et avant telle autre, ce même homme s'abat sous la douleur et la honte, il n'ose plus sortir de chez lui, il évite les regards.
Tout le monde l'attaque, le raille, le bafoue.
On plie le dieu en quatre et on le glisse sous les portes.
Certes, on ne peut pas dire de lui ce que Virgile dit de la déesse de la beauté en un demi vers charmant:
Et vera incessu patuit dea.
«Sa démarche révèle une déesse.»
Il entre par-dessous les portes, c'est vrai; mais, une fois entré, il est le maître de chaque maison; il commence à rendre des oracles, puis des oracles aux miracles il n'y a qu'un pas; d'un sot il fait un homme d'esprit, d'un homme d'esprit un crétin, d'un sordide ambitieux un citoyen vertueux et désintéressé; il envoie un roi en exil et couronne qui lui plaît.
Alors les gens qui regrettent les vieilles croyances peuvent éprouver des jouissances bien douces. Ils les voient toutes revivre; mais considérablement augmentées.
Le dieu vous annonce des eaux miraculeuses qui empêchent les cheveux de blanchir, des cirages qui raccommodent les vieilles bottes, et l'on y croit.
Le dieu promet la réalisation de ce fameux chou qui ne pouvait être cuit que dans un pot grand comme une église, et l'on y croit.
Il vous promet des hommes en place incorruptibles et incorrupteurs, des citoyens désintéressés et dévoués à la chose publique, et l'on y croit.
Le dieu vous raconte, pour éprouver votre foi, les histoires les plus saugrenues, et vous y croyez.
Jamais Dieu ne fut si ponctuellement obéi.
Mais, le jour est près de finir; le jour finit, le dieu voit ses autels abandonnés. Le lendemain matin, il ne trouve plus dans ses plus fervents adorateurs que des iconoclastes dédaigneux; il est exposé à plus d'insultes qu'il n'en avait essuyées dans toute la vie pleine de vicissitudes que nous avons racontée.
Jamais dieu ne fut ainsi traité, on le découpe en rond pour couvrir des pots de confiture.
En long pour allumer les pipes.
En carré pour faire aux enfants des poules, des bateaux et des salières.
Il n'est pas d'usage domestique honteux et immonde auquel le pauvre dieu d'hier ne soit exposé aujourd'hui.
Pendant ce temps un autre dieu, qui s'est également glissé sous la porte, vient rendre à son tour ses oracles; il est écouté et obéi avec le même respect et le même aveuglement, jusqu'à ce que le lendemain il aille aux confitures et serve à allumer le feu.
Telle est l'histoire vraie et sans broderie, de la grandeur et de la décadence du chanvre et du lin.
Qui croirait cela du lin, surtout, qui a l'air si innocent, si pur, quand il ouvre au matin ses petites fleurs bleues si légères et si fragiles!
Vale.

