Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 47

Voici ce que me raconte un gros prunier qui s'étale au-dessus d'un coin du gazon; c'est une histoire de ma jeunesse.

Comme j'avais fait de brillantes études, c'est-à-dire comme je savais le latin et un peu de grec, j'étais très embarrassé de trouver un moyen honnête de gagner ma vie.

Lorsqu'un jour, je rencontrai dans la rue un homme qui m'aborda et me tendit la main. Je ne le reconnus pas d'abord, mais c'était en tout cas une marque de bienveillance et je lui donnai ma main qu'il secoua cordialement. Il avait été, au collége où j'avais étudié, ce qu'on appelle pion ou chien de cour, c'est-à-dire surveillant des récréations positives ou négatives, c'est-à-dire des récréations où on jouait et des récréations que l'on passait à copier:

A peine nous sortions des portes de Trézène.

Ce qui m'empêchait de le reconnaître, c'est qu'il étalait sur sa personne une splendeur inusitée. Il était vêtu de noir et portait une montre avec une riche chaîne d'or; il se nomma et m'expliqua le changement survenu dans sa position; il avait quitté le collége pour entrer, au même titre, chez le maître d'une petite pension particulière. Ce maître de pension faisait d'assez mauvaises affaires; pour se mettre à l'abri de ses créanciers, il imagina de placer, et sa pension et son mobilier, sous un nom étranger; il jeta les yeux sur Levasseur; il passa six mois à lui seriner, nuit et jour, ce qu'il fallait répondre aux examens pour recevoir un brevet de capacité; puis il lui fit une vente simulée de sa pension, de son mobilier, etc., en se faisant donner une contre-lettre.

Peu de temps après, il tomba subitement malade en un voyage, et mourut dans une chambre d'auberge. Levasseur déchira la contre-lettre que le mort avait laissée en partant dans la maison commune, et resta seul maître de l'établissement.

Il s'agissait en ce moment, pour lui, de trouver un sous-maître, d'abord parce qu'il était entièrement incapable, ensuite parce qu'il voulait se donner un peu de bon temps, comme il disait, et ne pas rester toujours à la chaîne.

Quand il me rencontra, il fut sans doute frappé de la modestie de mon costume autant que je fus surpris de la magnificence du sien, remarque à laquelle sans doute je dus qu'il me proposât de venir avec lui:

—Ecoutez, me dit-il, nous serons comme deux frères, je partagerai tout avec vous; je n'ai rien pour le moment, parce qu'il m'a fallu soutenir un procès contre les créanciers de mon prédécesseur, parce que tout était en si mauvais état..... c'était un homme qui n'avait pas d'ordre, et qui m'a fait bien du tort. Les capitaux que j'ai mis dans cette affaire ont failli être perdus pour moi. Je me suis endetté, et pour le procès, et pour les réparations et les améliorations indispensables; ainsi donc, je ne puis pas vous offrir d'argent pour le moment; vous serez logé comme moi, nourri comme moi; et à mesure que nos efforts réunis produiront quelque succès, vous partagerez ma bonne fortune comme vous aurez partagé ma mauvaise. Cela vous va-t-il?

Le moment était admirablement choisi, tout m'allait; d'ailleurs, je prenais ces mensonges pour de la franchise: j'acceptai en me reprochant de trouver à un si brave homme l'air faux et bête. Dès le lendemain, j'entrai chez lui.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que s'il me traitait en frère, c'était en frère cadet, et qu'il conservait de la façon la plus rigoureuse les traditions même les plus oblitérées du droit d'aînesse.

Ma chambre était sous les toits, et meublée d'un lit de sangle et d'une chaise; sur quatre carreaux appartenant à la lucarne qui donnait plus de froid que de jour à mon domicile, l'un était en papier. Pour la nourriture, je dînais avec lui et avec sa femme, une sorte de grisette engraissée. Le premier jour, on m'invita à boire après le dîner du café que je n'aimais guère alors et de la liqueur que je n'aimais pas du tout, et que je me proposais de refuser désormais. Le second jour, au moment du café, M. Levasseur prêta l'oreille et me dit:

—Monsieur Stéphen, je crois qu'ils font du bruit à la classe.

Je me levai et j'allai rétablir l'ordre qui, du reste, n'avait pas été troublé.

Le lendemain, précisément au moment où on allait apporter le café, M. Levasseur crut encore entendre du bruit à la classe. Cela me parut singulier. Je me levai et trouvai tout le monde parfaitement tranquille.

Le jour suivant, le même bruit frappa ses oreilles justement au même instant.

Je compris alors que l'on ne voulait pas me donner de café. Cela me délivra d'un ennui, à savoir de tenir table avec eux, et je pris l'habitude, aussitôt que j'avais mangé à peu près, de me lever de table et d'aller dans la classe, où je pouvais lire, ou penser, ou écrire une lettre que j'espérais glisser le vendredi suivant, et j'étais plus heureux comme cela que je ne l'avais été de ma vie.

Chaque jour on faisait de nouveaux empiètements sur nos conventions mutuelles.

D'abord, je devais être libre tous les soirs. Puis, un jour, il eut besoin de sortir et me pria de rester pour cette fois. Ce n'était pas un vendredi, cela m'était bien égal.

Quelques jours après, même prière et même succès. Le lendemain, c'est la femme qui vient me trouver et qui me dit que si j'étais bien aimable, je leur permettrais d'aller ce soir au spectacle. Je reste.

Le lendemain, ils sortent sans rien dire, et je reste.

Le jour suivant était vendredi.

Vous me demanderez, mon cher ami, ce qu'était pour moi le vendredi, je vais vous le dire:

C'était tout.

C'était toute ma vie, tout mon espoir, tout mon courage.

Ce jour-là je voyais Magdeleine.

Je ne sais quels entrepreneurs avaient établi un théâtre aux portes de la ville, on avait demandé de l'argent à M. Muller qui en avait donné, et recevait pour une bonne partie des intérêts, le droit d'avoir une loge par semaine à ce théâtre. Cette loge, il la prenait d'ordinaire le vendredi.

Ce jour-là, Dieu sait comme j'étais occupé! je cirais une paire de bottes, que je réservais exclusivement pour ce grand jour; je battais, brossais, rebattais et rebrossais ma redingote; je passais de l'encre sur les coutures blanchies; je rattachais quelque bouton ébranlé (pendant toute la semaine j'avais travaillé à m'assurer du linge blanc); j'avais une paire de gants que je raccommodais, que je nettoyais avec de la gomme élastique. Malgré ces travaux et la plus stricte économie, il y avait toujours quelque menue dépense à faire. M. Levasseur ne me donnait pas d'argent, j'y suppléais en copiant quelques écritures à mes moments de loisir; ils étaient peu nombreux, et d'ailleurs, je voulais lire un peu, et puis il me fallait écrire un gros volume sous forme de lettres, que je réussissais quelquefois à glisser à Magdeleine le vendredi, puis je faisais des vers; enfin au moyen de mes écritures, je gagnais à peu près deux francs par semaine. L'entrée du théâtre me coûtait un franc, le reste passait à la blanchisseuse, et de temps en temps aux gants qui, pour être respectés et soignés, n'étaient cependant pas immortels.

Je m'arrangeais toujours de manière à avoir pour le vendredi mes vingt sous pour entrer au théâtre.

Là je voyais Magdeleine, là je m'enivrais de sa présence, mes regards rencontraient les siens et y puisaient de la force et du courage, de l'espérance et de la foi; puis, comme on sortait, à la faveur de la foule, je réussissais le plus souvent à lui glisser une lettre que j'avais écrite pendant toute la semaine; et quand elle me donnait en échange, un petit papier, une lettre d'elle! mon Dieu! quand je pense au bonheur que je ressentais, il me semble que j'offense le ciel, par les plaintes que j'ai quelquefois exhalées, quand il m'a accablé de sa colère.

Nous étions donc arrivés au vendredi. Cela me donnait par moments des frissons de bonheur; mais je craignais qu'on ne voulût me faire rester; je savais bien que je ne resterais pas; je savais bien que je serais au théâtre; mais je ne voulais pas me fâcher avec M. Levasseur, chez lequel j'avais trouvé mes seuls moyens d'existence.

Je ne voulais pas refuser de rester si on me le demandait; je ne voulais pas les empêcher de sortir, si je les voyais s'apprêter comme la veille.

Je voulus, sans annoncer que je sortais moi-même, ce qui eût été presque faire abdication de mes droits, je voulus manifester mon intention avant que la leur ne se fût montrée, par un commencement d'exécution.

Je m'habillai d'avance, et vins dîner en grande tenue. M. Levasseur et sa femme échangèrent quelques regards; madame Levasseur oublia deux fois de me servir; puis M. Levasseur entendit trois ou quatre fois du bruit dans la classe; puis, comme je demandai du pain à la servante, madame Levasseur fit tout haut la remarque qu'il n'y avait pas dans Paris une maison où l'on mangeât comme chez elle.

Je me sentis rougir; j'étais au supplice. Le dîner fini, je les saluai, ils me rendirent à peine mon salut, et je partis. Ce jour-là Magdeleine ne vint pas au théâtre.

Pendant la semaine qui suivit, d'abord on fut froid à mon égard dans la maison Levasseur: puis on essaya derechef les empiétements, et comme je ne m'y opposai point, les choses redevinrent comme devant; ils se remirent à sortir chaque soir; seulement j'étais bien résolu à ne pas m'exposer une seconde fois aux humiliations du vendredi. Je réservai pour ce jour-là quelques sous en surplus du prix de mon billet au théâtre.

J'avais envie de leur proposer de rester tous les jours, excepté le vendredi; mais je tenais à mes soirées, parce que d'un moment à l'autre, le jour de spectacle de Magdeleine pouvait changer, et ensuite si j'avais dû rester par convention, on aurait exigé de moi des travaux qui m'eussent empêché d'écrire mes chères lettres ou de griffonner quelques-uns des soixante mille vers que j'ai faits pour Magdeleine, et dont elle n'a jamais vu un seul.

Je saisis un moment dans la journée où je rencontrai madame Levasseur dans le jardin pour lui dire, que je n'aurais pas ce jour-là l'honneur de dîner avec elle.

Elle ne me répondit pas, et appela M. Levasseur. Ils parlèrent bas assez longtemps; pour moi j'étais dans une autre partie du jardin, occupé à surveiller la récréation; d'ailleurs je devais voir Magdeleine le soir: après un vendredi perdu, la mauvaise humeur de Monsieur et de Madame Levasseur n'était rien en comparaison des armées ennemies, des feux infernaux, des monstres fabuleux, que j'aurais voulu traverser et dompter pour me rendre digne de mon bonheur.

L'heure arrivée, je partis, et rôdai autour du théâtre pour voir où je pourrais dîner pour mes quelques sous.

J'avais bon appétit à cet âge-là, mon ami, et de chaque porte de restaurant ou de gargote s'exhalaient de savoureuses odeurs de gibelottes ou de bœuf à la mode, qui m'attiraient involontairement; puis je pensais à l'exiguité de mes finances, et je cherchais des endroits plus modestes.

Enfin je me décidai pour une sorte de grande cour, plantée de pruniers, sous lesquels s'étendait un immense tapis de gazon; les prunes étaient mûres: je demandai pour trois sous de pain bis et une vingtaine de prunes. Je fis un dîner délicieux, puis j'entrai au théâtre. Elle y était.

Je me reprochai même d'avoir pensé à dîner; je me reprochai le fugitif petit chagrin que m'avait donné l'impuissance d'entrer manger de cette gibelotte, dont l'odeur provoquante m'avait saisi au passage.

J'échangeai ma lettre avec Magdeleine; puis comme, après le théâtre, ils se retiraient à pied, je les suivis de loin.

Comme j'aurais désiré qu'on les attaquât, pour les protéger, pour les défendre! comme je me rappelais toutes les histoires de voleurs, comme je ne mettais pas un moment en doute la certitude de ma victoire, quel que fût le nombre des assaillants!

Le vendredi suivant, je fus moins heureux; je ne possédais que mes vingt sous bien juste. J'étais décidé à ne quitter la maison Levasseur qu'après dîner. Mais, quoique j'eusse glissé le matin que je sortirais le soir, je m'aperçus que la servante, en mettant la table, négligeait de mettre mon couvert, conformément aux ordres qu'elle avait reçus. Je ne dînai pas ce jour-là, je n'avais pas d'argent pour aller recommencer mon excellent repas sous les pruniers. Le soir j'avais l'estomac vide; mais je rentrai avec une lettre de Magdeleine.

Enfin il vint un vendredi où je fus très inquiet. Madame Levasseur dès l'aube gourmandait sa servante, et l'envoyait voir chez la couturière si elle aurait sa robe neuve. M. Levasseur s'était fait raser, quoiqu'il se fût fait raser la veille, et qu'il n'eût l'habitude de se faire faire la barbe que de deux jours l'un.

Je prévis un orage, et je voulus aller au-devant en faisant une concession. J'abordai M. Levasseur, et lui offris de rester tous les soirs, excepté le vendredi.

Il me répondit, en hésitant, qu'il verrait cela; puis il alla conférer avec sa femme; puis il revint et me dit: vous sortirez vendredi prochain, mais aujourd'hui...

—Aujourd'hui, repris-je, il est indispensable que je sorte.

—Il faudra pourtant vous en dispenser, car on ne peut laisser la maison seule, et nous allons au spectacle.

—Mon cher monsieur Levasseur, lui dis-je, je ne voudrais pas vous fâcher; mais il faut cependant que je vous rappelle que, d'après nos conventions, je dois sortir tous les soirs, et qu'en me réservant seulement le vendredi, je vous fais une concession que vous ne pouvez qu'accepter avec empressement.

Je n'entre pas dans ces raisons-là, me dit-il, et je veux être maître chez moi; je veux bien vous permettre de sortir le vendredi, mais pas aujourd'hui.

Je croyais avoir payé assez cher la rançon de mon cher vendredi, en abandonnant les autres jours de la semaine. Je répliquai que j'étais désolé, mais que je ne pouvais faire autrement que de sortir.

Il me quitta en me disant: vendredi prochain, si vous voulez, mais aujourd'hui, il n'y faut pas penser.

Resté seul, je m'indignai contre moi de ma lâcheté; j'attendis l'heure convenable, je m'habillai et me préparai à sortir. Je trouvai sur le seuil de la porte M. et madame Levasseur en grande parure; madame surtout était goudronnée, et sa robe tenait une place incroyable. Ils avaient espéré me prévenir, pensant qu'eux, une fois partis, je n'oserais pas laisser la maison à l'abandon et je resterais. Je les saluai et passai devant eux. M. Levasseur m'appela; je revins vers eux, en m'excusant sur ce que j'étais pressé.

—Monsieur, me dit M. Levasseur, violet de colère, je vous avais défendu de sortir.

—Monsieur, dis-je froidement, croyez-vous en avoir le droit? Pensez-vous vous conduire avec moi loyalement et honnêtement? Est-ce là ce dont nous sommes convenus?

Je n'entre pas dans ces raisons-là, me dit-il, je veux être le maître chez moi. Quand je vous défends de sortir, vous ne devez pas sortir.

—Monsieur, dis-je, je vous pardonne de me parler ainsi, parce que je l'ai mérité par ma lâcheté d'avoir trop souffert de vous; je sors de votre maison, mais pour n'y plus rentrer.

—C'est bien comme je l'entends, me dit M. Levasseur.

Je les saluai et partis.

Je n'avais pas d'asile pour la nuit, pas de quoi manger le lendemain; mais il s'agissait bien de cela. Le spectacle commençait de bonne heure ce jour-là, et je voulais avoir le temps de manger un morceau; la dernière fois que j'avais été au théâtre sans avoir dîné, je m'étais aperçu dans une glace, je m'étais trouvé pâle, amaigri, laid. J'allai au verger où je dinai avec deux sous de pain et deux sous de fromage; puis j'entrai au théâtre, où je passai une soirée ravissante. Par un hasard singulier, dans la pièce qu'on jouait ce soir-là, les deux amants s'appelaient de nos deux noms... et nos regards nous appliquaient à l'un et à l'autre ce qui se disait sur la scène.

On sortit et je les escortai jusqu'à la porte, après avoir donné une lettre et en avoir reçu une.

Alors seulement, comme j'allais machinalement reprendre le chemin de la maison Levasseur, je me rappelai ce qui s'était passé, et je songeai que je n'avais plus ni maison ni lit, et qu'il me fallait passer la nuit à la belle étoile.

Il y avait en face de la maison de M. Muller une petite prairie d'où l'on voyait la fenêtre de la chambre de Magdeleine. Je ne tardai pas à y voir une lumière; puis je songeai qu'elle lisait ma lettre. Moi, je ne pouvais faute de lumière que couvrir la sienne de tendres caresses. Puis la lumière s'éteignit.

Je songeai alors à Magdeleine qui reposait; je croyais voir ses longs cils abaissés sur ses joues. Je n'ose dire tous les riants tableaux qui me passèrent devant l'esprit; je lui dis vingt fois bonsoir. Bonsoir Magdeleine, bonsoir mon amante chérie, bonsoir ma femme, ma femme adorée, bonsoir.

Je me couchai sur l'herbe et m'endormis, ne regrettant qu'une chose: de n'avoir pu lire sa chère lettre, que je gardai dans ma main.

Je fus réveillé quelque temps avant le jour par la fraîcheur du matin; j'étais fatigué, meurtri; je me secouai et me détirai; puis le jour vint, je lus sa lettre, une lettre pleine de tendres promesses, de paroles magiques: je me sentis reposé, frais et alerte.

Je quittai la petite prairie pour n'être pas aperçu, et je me mis à errer au hasard, en pensant à ma situation. J'allai au verger; j'avais quelques sous, dont je fis un excellent déjeuner de pain et de fromage. Je causai avec le fermier, et je m'arrangeai avec lui; puis je restai là tout le restant de la belle saison, couchant dans une grange sur de la paille, faisant des copies pour gagner de quoi vivre et surtout avoir vingt sous chaque vendredi: je payais chaque jour. Quand la copie manquait, je ne faisais qu'un seul repas, et feignais de faire l'autre chez quelque ami, pour ne pas entamer le prix de mon billet pour le vendredi suivant.

Aujourd'hui, ce verger est détruit; les pruniers sont arrachés et probablement brûlés; le fermier est mort, et des maisons, habitées par des inconnus, s'élèvent sur l'emplacement où j'ai fait de si bons dîners.

Vale.

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