Quel magnifique arbre que la vigne!
Vous me connaissez assez, mon ami, pour savoir qu'il n'entre dans mon admiration aucune espèce de sentiment bachique; je bois peu de vin, et d'ailleurs les vignes que j'aime ne sont pas propres à en faire. J'aime ces immenses cordons de vigne qui s'étendent au loin en vertes guirlandes, qui deviennent à l'automne d'une splendide couleur de pourpre. Je n'aime guère le vin, et je n'aime pas du tout la poésie qu'il a fait faire, à commencer par celle d'Anacréon, qui est bien heureux d'avoir écrit en grec, c'est-à-dire dans une langue que ne comprennent pas même ceux qui l'ont apprise pendant six ans; dans une langue que beaucoup font semblant d'admirer, pour faire semblant de la savoir.
Il existe en français, Voltaire l'a dit avec raison, cent cinquante chansons à boire, beaucoup meilleures que ce qu'on appelle les Odes d'Anacréon, relativement à la vigne et à son jus divin.
| Τὁ ῥὁδον τὑ τὡν ἑρὡτων |
| Μἱξωμεν Διονὑσω. |
| Τὁ ῥὁδον το χαλλἱφον. |
Mêlons à la liqueur de Bacchus, la rose aux belles feuilles, la rose des amours.
Πἱνωμεν... γελὡντες.
Buvons et rions.
Voilà sur quoi roulent tous les vers d'Anacréon.
Prenez une ode au hasard.
Εἱς το δεἱν πἱνειν.
Sur la nécessité de boire.
ἡ γἡ....
La terre boit l'eau, l'arbre boit la terre, la mer boit l'air, le soleil boit la mer, la lune boit le soleil; pourquoi me quereller lorsque je veux boire?
Et la suivante où il veut s'asseoir sous l'ombrage de Batthyle, qu'il appelle un bel arbre.
Et l'autre:
Οταν πἱω τὁν οἱνον....
Quand je bois du vin, mes chagrins s'endorment.
Ces idées répétées vingt fois, sans même le plus souvent changer d'expressions.
Οτ´ ἑγὡ πἱω τὁν οἱνον.
Quand je bois, etc, mes chagrins s'endorment.
Une seule chose distingue Anacréon et ses odes des autres buveurs et des autres chansons bachiques, c'est qu'il met de l'eau dans son vin et surtout qu'il ose le dire.
Δεἱ πἱνειν μετριως.
Il faut boire avec modération.
| Τἁ μἑν δἑχ´ ἑγχἑμς |
| Κυαθους.... |
Mêle dix mesures d'eau à cinq mesures de vin.
Non, quels que soient les chantres de Bacchus, il m'a toujours été impossible de voir de la poésie dans l'ivresse, ou plutôt dans l'abrutissement causé par le vin, qui change les hommes, comme Circé changea les compagnons d'Ulysse.
Pline va plus loin qu'Anacréon, sous le rapport de la sobriété, même dans l'accès d'eau rougie que nous avons cité: il parle d'un vin auquel on mêlait vingt parties d'eau.
Pétrone recommande l'abstinence à ceux qui veulent s'appliquer aux choses élevées.
| Artis severæ si quis amat effectus |
| Mentemq. magnis applicat, etc. |
J'aime la vigne surtout à cause de la richesse et de l'élégance de son feuillage et de ses belles grappes violettes et dorées.
Il y a un petit scarabée, un charençon qui vit sur la vigne; son vêtement, quoique fort dûr, et plutôt une cuirasse qu'un vêtement, est d'un vert clair, tournant au bleu chez le mâle, saupoudré d'or et d'argent, de telle sorte qu'il semble revêtu de magnifique velours vert-pomme. Il s'enroule dans les feuilles de la vigne, dont il fait un cornet qu'il tapisse d'une sorte de duvet, dans lequel il fait ses œufs; de ces œufs sortent des vers blancs, qui passent l'hiver en terre. L'insecte parfait a la tête terminée par une pointe armée de scies, avec laquelle il fait beaucoup de tort au raisin.
Dans le fond de mon jardin, la vigne s'étend en longs portiques à travers les arcades desquels on voit des arbres de toutes sortes et des feuillages de toutes couleurs. De ce côté est un azerolier, qui se couvre à l'automne de petites pommes écarlates du plus riche effet. J'en ai donné plusieurs greffes: loin de placer mon plaisir dans la privation des autres, je m'efforce de répandre et de rendre communs et vulgaires les arbres et les plantes que je préfère; c'est pour moi comme pour ceux qui aiment réellement les fleurs pour leur éclat, pour leur grâce, pour leur parfum, multiplier son plaisir et les chances de les voir. Ceux qui, au contraire, sont avares de leurs plantes et ne les estiment qu'autant qu'ils sont assurés que personne ne les possède, n'aiment pas les fleurs, et soyez sûr que c'est le hasard ou la pauvreté qui les ont jetés dans la collection de fleurs, au lieu de la collection de tableaux, ou de pierres gravées, ou de médailles, ou enfin de toute autre chose qui puisse servir de prétexte à toutes les joies de la possession, assaisonnées de ce que les autres ne possèdent pas.
J'ai poussé la vulgarisation des belles fleurs à un degré plus fort.
Je vais autour de l'endroit que j'habite me promener dans les coins les plus sauvages et les plus abandonnés. Là, après avoir convenablement préparé quelques pouces de terre, je jette quelques graines de mes plantes les plus riches, qui se resèment d'elles-mêmes, se perpétuent et se multiplient. Déjà, tandis qu'aux alentours les champs n'ont que le coquelicot écarlate, les promeneurs doivent voir avec surprise dans certains coins sauvages de notre petit pays, les plus beaux coquelicots doubles, blancs, roses, rouges, bordés de blanc, etc.
Et les plus splendides pavots, violets, blancs, lilas, écarlates, blancs bordés d'écarlate, etc.
Au pied d'un arbre isolé, au lieu du liseron à fleurs blanches des champs, on trouve parfois les volubilis bleus, violets, roses, blancs rayés de rouge et de violet, etc.
Des pois de senteur attachent leurs vrilles aux buissons, et les couvrent de leurs papillons, blancs et roses, ou blancs ou violets.
Dans une haie, c'est pour moi un plaisir ravissant de greffer sur l'églantier sauvage, à fleurs roses ou blanchâtres, tantôt des roses simples, d'un jaune d'or magnifique, puis des grandes roses de provins rouges ou panachées de rouge et de blanc.
Les ruisseaux qui nous environnent ne produisent pas sur leurs rives de ces wergiss-meinnicht, aux fleurs bleues, dont est couvert le ruisseau de mon jardin; j'en ramasse les graines pour les semer dehors.
J'ai remarqué dans un bois voisin, de jeunes coignassiers sauvages sur lesquels je me propose de greffer l'année prochaine les meilleures espèces de poires.
Puis je jouis tout seul et d'avance, des plaisirs et de la surprise qu'éprouvera le rêveur solitaire qui rencontrera dans ses promenades ces belles fleurs ou ces fruits savoureux.
Cela fera quelque jour imprimer un système saugrenu à quelque savant botaniste, qui ira herboriser par là dans cent ans d'ici, longtemps après ma mort. Toutes ces belles fleurs seront devenues communes dans le pays, et lui donneront un aspect tout particulier, et peut-être le hasard et le vent jetteront quelques-unes de leurs graines au milieu de l'herbe qui couvrira ma tombe délaissée.
Vale.
