Il existe un ouvrage en assez mauvais vers latins, écrits autrefois par un docteur nommé Johannes de Mediolano, de l'académie de Salerne, et attribué à l'école de Salerne tout entière.
Anglorum regi scribit tota schola Salerni.
Ce livre, qui contient toutes sortes de préceptes de médecine et d'hygiène, dont quelques-uns fort bizarres, me revient parfois à la mémoire pendant le cours du voyage que je fais dans mon jardin, à cause des vertus singulières attribuées à certaines plantes par ladite école de Salerne.
La rue, par exemple, dont je vous ai déjà parlé, est une plante qui mérite toute sorte de considération, selon le savant docteur. En effet, par un prodige peu commun, elle apaise chez l'homme les ardeurs de l'amour, et les allume au contraire chez la femme[F].
Cette plante, gardienne de la chasteté de l'homme, éclaircit la vue, et augmente la finesse de l'intelligence lorsqu'elle est crue.
Mais cuite elle détruit les puces[G].
Ainsi vous êtes bien averti, vous savez accommoder la rue selon vos besoins: si vous êtes tourmenté de l'incontinence, vous la mangez crue; si vous êtes tourmenté des puces, vous la faite cuire.
Cet aphorisme débité le plus sérieusement du monde, cité et respecté par toute l'ancienne médecine (j'ignore les sentiments des médecins d'aujourd'hui à l'égard de l'école de Salerne), cet aphorisme ne semble-t-il pas avoir été simplement traduit dans un discours qu'un écrivain de ce temps-ci prête à un charlatan:
| Achetez mon spécifique; |
| Pris en liquide il réveille, |
| Pris en poudre il fait dormir. |
Mais la rue n'est rien encore auprès de la sauge. La sauge sauve le genre humain[H], et l'école de Salerne tout entière, après une énumération assez longue des vertus de la sauge, se demande à elle-même comment il arrive qu'un homme qui a de la sauge dans son jardin finit cependant par mourir[I].
Elle se répond que c'est une preuve de la nécessité de la mort, que rien ne peut faire éviter.
J'ai dans mon jardin des sauges de bien des sortes: l'une est remarquable par son feuillage bigarré; tantôt une de ses feuilles gaufrées est peinte, par la moitié, de rose et de vert, ou de rose et de blanc, ou de vert et de blanc. Quelques feuilles sont entièrement roses, ou vertes, ou blanches.
Une autre sauge fait éclater à l'extrémité de ses rameaux des fleurs et des involucres du rouge le plus ardent (salvia fulgens); une autre colore d'un rouge plus calme ses fleurs revêtues d'un duvet de pourpre (cardinalis); celle-ci (salvia patens) étale ses grandes fleurs d'un bleu clair si pur que toute étoffe de soie ayant la prétention d'être bleue, prend, auprès d'elle, une couleur différente, et semble verdâtre ou jaunâtre, etc.
Je ne sais si aux yeux des partisans de l'école de Salerne, ce n'est pas afficher un amour immodéré de la vie, et une prétention à devenir centenaire, que d'avoir tant de sauges diverses autour de soi, tandis que je puis affirmer avec vérité que je n'ai été entraîné à leur culture que par la splendeur de leur coloris.
La sauge et la rue, unissant leur pouvoir, vous permettent de boire autant que vous voudrez sans crainte pour votre cerveau[J].
Permettez-moi, mon bon ami, de vous citer encore, pendant que je suis en train, quelques préceptes de l'école de Salerne.
Je ne sais ce qu'ont pu faire les noix aux savants docteurs, mais il est impossible de parler plus désavantageusement d'un pauvre fruit.
La première noix est bonne, disent-ils, la seconde fait du mal, la troisième tue[K].
Vous souvient-il du temps où nous ne nous amusions pas à les compter, lorsque nous faisions avec des pierres le siége du grand noyer qui couvrait une partie de la cour de la maison où nous avons été élevés; comme les projectiles sifflaient en coupant les feuilles et les fruits! comme nous ramassions et comme nous mangions les vaincus!
Peut-être en est-il de manger des noix en sens inverse, comme à certains jeux, arrivé à un certain nombre de points on gagne; mais, si on dépasse ce nombre, on a perdu; la troisième noix ne tue sans doute que lorsqu'on n'en mange pas une quatrième; ou peut-être cette vertu dangereuse cesse-t-elle d'exister chez les noix volées?
Et tous ces jeux, où les noix remplaçaient les billes si avantageusement, encouragés que nous étions dans ces divertissements par l'exemple des plus fameux Romains, héros de nos thèmes, qui avaient, comme nous, joué aux noix dans leur enfance.
Une des recommandations sur lesquelles appuient le plus les docteurs dont nous parlons:
Est de ne pas manger d'oie le premier jour de mai,
| Prima dies maii........ |
| .....non carnibus anseris uti. |
Mais voici un aphorisme plein d'esprit, il a pour but de persuader aux gens de se laver souvent les mains.
«Lavez-vous souvent les mains, dit le docteur Johannes, lavez-vous souvent les mains, si vous voulez vivre en bonne santé[L].
«Lavez-vous les mains après le repas, ajoute-t-il, cela éclaircit la vue, et puis, aussi, dit-il, non-seulement cela fait se bien porter et éclaircit la vue, de se laver les mains, mais aussi, il est incontestable que cela les nettoye[M].»
Vale.
