Voici une plante qui a eu l'honneur d'être l'objet d'une correspondance entre Racine et Boileau. Les jardiniers l'appellent julienne jaune; les horticulteurs, velar de Sainte-Barbe; les savants, erysimum barbarea; les bonnes femmes, herbe au chantre.
Elle élève, d'un bouquet de feuilles faites en forme de lyre, une tige surmontée d'un thyrse de fleurs jaunes.
On croyait autrefois, et encore sous Louis XIV, que cette herbe au chantre était, du moins dans une de ses variétés, souveraine contre les extinctions de voix.
On trouve dans la correspondance de Racine et de Boileau deux lettres, dans lesquelles Racine conseille le sirop d'erysimum à Boileau, qui est allé aux eaux de Bourbonne pour se faire guérir d'une extinction de voix. Boileau répond qu'il a de son côté reçu à l'endroit de l'erysimum les meilleurs renseignements, et qu'il compte en faire usage l'été suivant.
C'est une plante médiocrement agréable dans les jardins, et qui, relativement à la toux, la guérit comme n'importe quelle herbe, dont on boirait une infusion jusqu'à ce que la toux se passât d'elle-même.
Pendant bien longtemps on a attribué aux plantes des vertus merveilleuses exploitées par les médecins et les apothicaires durant plusieurs siècles, vertus fondées sur des analogies, des ressemblances ou des dissemblances.
On se servait de la scabieuse pour les maux d'yeux, parce que la scabieuse a un peu la forme d'un œil; de telle autre plante pour le foie; de telle autre pour le cœur, à cause de la figure de leur feuillage.
Puis quelques plantes tigrées ont été employées pour cette seule raison, contre le venin des serpents.
Puis on avait donné à d'autres plantes des noms empruntés aux écrits des anciens; avec les noms on leur a transmis les vertus, le plus souvent fictives, que les anciens attribuaient à la plante désignée par eux. Mais ces vertus eussent été réelles, que la plante des modernes, quoique sous le même nom, étant fréquemment une plante différente, n'aurait participé en rien aux miracles annoncés.
Entre les vertus attribuées aux plantes, il faut compter celle de détruire les enchantements et de vaincre les efforts et les conjurations des sorciers. Le sorbier ce bel arbre, qui remplace ses ombelles de fleurs blanches par des bouquets de fruits, d'abord verts, puis jaunes, puis oranges, puis écarlates, jouit encore en Écosse d'une grande réputation de ce genre. Chaque année, les bergers font passer leurs moutons, l'un après l'autre, à travers un cercle fait de branches de sorbier. Dieu, dans l'origine, en créant le sorbier, n'y avait pas entendu tant de malice; il n'avait songé à faire qu'un très-bel arbre, couvert de très-beaux fruits, qui offrait l'hiver aux merles et aux grives une nourriture somptueuse et abondante.
Entre les dieux-oignons, j'ai oublié de citer un petit dieu de ce genre, que je retrouve en ce moment presque sous mes pieds, qu'Homère appelle moly, et les modernes ail jaune, allium aureum. Beaucoup de personnes en ont dans leur jardin, seulement pour voir les étoiles jaunes dont il se couvre, et sont accablées de toutes les joies de la terre, et préservées de tous maléfices, sans en ressentir la moindre gratitude à l'endroit de l'ail, qui en est pourtant la seule et unique cause; préférant, sans doute, attribuer leurs succès en toutes choses, à leur mérite, à leur sagesse, à leur prudence; et considérant l'ail jaune comme un simple bouquet.
L'ail jaune n'est pas ce qu'il paraît être; l'ail jaune préserve des enchantements, des sorts, des maléfices, des mauvais présages.
Une corneille peut se montrer à gauche, n'en ayez nulle crainte si vous avez de l'ail jaune dans votre jardin.
Vous rencontrez une araignée le matin, n'en concevez nul souci; vous renversez du sel à table; vous rencontrez un jettatore, cela ne vous regarde pas; l'ail jaune est là qui veille sur vous; l'ail jaune, qui affecte de fleurir simplement comme tout autre ail, qui a l'air de ne prendre garde à rien, qui sent même assez mauvais, l'ail jaune ne permettra pas qu'aucun de ces fâcheux présages tombe sur vous.
Vous vous trouvez à table vous treizième; vous savez, dans ce cas, un des convives meurt dans l'année.—C'est aux autres à s'inquiéter, à ceux qui n'ont pas d'ail jaune.
C'est aujourd'hui vendredi.
Être treize à table est surtout une chose malheureuse quand il n'y a à manger que pour douze.
Eh bien?
Mais c'est que le vendredi est un mauvais jour.
Qu'est-ce que cela vous fait; il n'y a pas de mauvais jour pour l'heureux possesseur de l'ail jaune.
Pline ainsi qu'Homère savaient à quoi s'en tenir au sujet de l'ail jaune. Pline dit que c'est une des plantes les plus précieuses pour l'homme. Homère raconte que c'est à la vertu de l'ail jaune qu'Ulysse dut de n'être pas changé en pourceau par Circé, ainsi que ses compagnons, qu'il délivra de cette désagréable transformation.
Après cela, peut-être les savants se trompent-ils quand ils nous disent que l'ail jaune est précisément ce qu'Homère et Pline appellent moly. Quoi qu'il en soit, je suis tout disposé à reconnaître aux deux plantes d'égales et mêmes vertus.
Vale.

