A Madame veuve Valentin, à Quévilly.
Ma bonne grand’mère,
J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente et respectable aïeule ; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous. Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme ; mais l’insuffisance [p. 257] de notre législation permet à la calomnie d’usurper les droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la famille et la tranquillité de vos enfants ; car enfin, si vous n’étiez plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais condamné aux frais du procès, ce qui est dur.
Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et très-respectueux
VALENTIN.
[p. 258]
A Madeleine.
Ma chère cousine,
La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le paragraphe de ta lettre où tu me dis :
« Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des questions graves, on écrit des premiers-Paris. On se compose un auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la trahison. »
Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux politiques.
Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les physiologies en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que dans un journal, car il n’y [p. 259] compromet que lui-même. Tu me diras que le principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé ; mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. La Question romaine a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout différents, la brochure du curé de H…, que je t’avais résumée il y a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis un contre-sens des plus pittoresques. Der Biersepp ne veut pas dire l’évêque, comme on l’a cru à Paris, mais Joseph le buveur de bière. Quoi qu’il en soit, Joseph le buveur de bière est tombé dans le même sac que la Question romaine. Le curé de H… et le parpaillot de Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est un signe des temps ; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude, d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et Villafranca.
Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier : « La Démocratie impériale, [p. 260] par Valentin de Quévilly, homme sérieux ! » Ne pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne : « Pour cette fois seulement. » J’attendrai, pour mettre le sous-titre, que tu m’aies donné ton avis.
Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain. Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime, comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère cousine, que la nôtre arrive en son temps !
En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte. Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source. Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et les plus délicats de [p. 261] notre temps : la pente de son imagination l’a toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches. C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire. Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve ; s’il traduisait la Divine Comédie, il égayerait d’un ballet les tortures d’Ugolin. Hélas ! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie.
L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra.
Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de suite à la Magicienne ou à Pierre de Médicis. Mais, comme ce genre d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris et les étrangers de [p. 262] distinction mettent des cravates blanches ; leurs femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps, et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les jours d’ennui.
Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se termine vers cinq heures du matin.
Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes, les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une invitation à domicile.
Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir ; les femmes en costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino, parce que la réunion [p. 263] est trop mêlée. Le public féminin se compose en grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent le total. Les hommes sont de toute condition : beaucoup de princes russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur : les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour en faire une célébrité.
Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font gravement : le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime ; on craindrait d’être ridicule et impropre à la [p. 264] diplomatie en revêtant un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc ou en Arabe : on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc.
A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches invraisemblables ; elle crie, elle chante, elle emplit [p. 265] la voie publique de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours la même plaisanterie : un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le costume de baby.
Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se costument après boire ; mais ils ont soin de se faire une figure méconnaissable, car le siècle a soixante ans.
C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce lieu de plaisance ; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal.
Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers, faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur [p. 266] des bals est M. Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet s’abaisse et s’élève ; il bondit avec la foule. Un danseur à panache, que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer qu’il gagne bien son argent.
Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule. Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la galerie se loue plus de cent francs pour un soir.
Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime à causer ; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un [p. 267] peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes, et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart, et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français. La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs ; j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui acheter un bâton de sucre de pommes ; mais je reconnus à sa démarche qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à mes yeux à [p. 268] l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous.
J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires ; aucun n’avait l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous ces gens-là n’allaient pas entendre Pierre de Médicis, et dormir ensuite dans leur lit ?
Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne témoigna point de joie à ma vue ; mais, comme il est obligeant de sa nature, il me permit de m’emparer de lui.
— Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux ?
Il sourit finement et me dit :
— Tu vas me gêner un peu ; cependant, je veux consacrer [p. 269] dix minutes à ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent pour s’ennuyer hors de leur lit ; il y en a une vingtaine qui s’amusent gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu prends goût au bal de l’Opéra.
— Jamais !… Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette cohue ?
— Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine.
— Comment les as-tu reconnues ?
— On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu. Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi.
— Elles te connaissaient donc ?
— De vue et de nom : c’est tout ce qu’il faut.
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— Et tu as fait leur conquête ? et tu vas les emmener souper ?
— Grand enfant ! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici : un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais où se voir ? où se parler ? comment s’entendre ? L’hiver arrive ; on va faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux ; la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal, c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire ; j’y suis seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, [p. 271] fais le tour du couloir : tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée. Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir, elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y trouveraient encore leur compte.
— Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi !
— Halte-là ! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour, chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus haute utilité : il fait circuler l’argent du public ; il enrichit les gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est perdu ; nous étions sous les bougies !) ; il permet aux restaurateurs d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées ; il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout.
— Celui qui guérit les fluxions de poitrine ?
— Précisément.
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